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 WA, exercice n°130 Voir la page du message 
De : Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen
Date : Vendredi 11 avril 2014 à 14:30:20
WA n°130



C’est le printemps ! Je vous propose d’écrire un texte frais, drôle, léger, celui que vous enverriez à un bon copain qui n’aurait pas le moral... Et comme quand on n’a pas le moral on se fatigue vite, votre texte sera limité à 4 pages format A4. Vous avez la liberté du genre, et quatre semaines (plus le retard), jusqu’au jeudi 8 mai (plus le retard). Si vous ne l’avez jamais fait, lancez-vous : nous avons tous besoin de rire !
Ce thème n’est pas exceptionnel, je vous le concède. Mais votre texte pourrait l’être... Ou en tout cas être assez frappant pour qu’on y repense encore et encore. Voilà pourquoi tous ceux qui ont lu « Ca », de S. King, ne passent pas devant une bouche d’égout sans un sourire entendu, et que tous ceux qui ont lu la WA 53, quand ils ne retrouvent plus une chaussette, éclatent de rire en pensant à Nétra.
Narwa Roquen, privée de connexion pendant 36 heures


  
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Réponses à ce message :
Maedhros  Ecrire à Maedhros

2014-05-08 20:12:44 

  WA - Participation exercice n°130Détails
Dans les temps. Une histoire qui respecte, à mon humble avis, la consigne, même si ce n'est pas très évident. Et la longueur est également tenue...

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CUEILLE LE JOUR


La bande-son

Tout le monde, autour de lui, s’esclaffait ouvertement. La pluie pouvait délaver les maquillages outranciers, le froid pouvait mordre en cette matinée d’hiver, rien n’entamait l’atmosphère de kermesse qui régnait alentour. Les mélodies acidulées des orgues de barbarie et les joyeux flonflons qui s’échappaient des kiosques à musique emplissaient l’air de toutes parts, étourdissant les sens. Ils entraînaient les pieds à suivre les rythmes rapides et à sauter délibérément dans les flaques d’eau. Les costumes blancs ou bariolés, les coiffes pointues ou les petits chapeaux, les gros nez rouges et les chaussures démesurées formaient une débauche de couleurs trépidantes et réjouissantes. Et, par-dessus tout, les rires tonitruants cascadaient à l’infini. Des rires francs et clairs, des rires grinçants, des fous rires qui n’en finissaient pas, des rires hennissants, des rires guindés et retenus, poussés par mille gorges déployées.

Le Major Tom avait beau avoir été dûment prévenu, il avait du mal à conserver le sérieux exigé par sa fonction alors qu’il cheminait dans Chapiteau, la capitale de la planète Cirque. Il aurait certainement mieux fait d’utiliser le véhicule que les autorités portuaires avaient mis à sa disposition après l’atterrissage. Chapiteau n’était pas une ville immense, comme l’étaient les térapôles des planètes centrales et Tom avait cru que sa bonne volonté serait appréciée. Mais il avait surestimé ses capacités. Il bandait sa volonté pour réprimer un rire qui le gagnait peu à peu. Ses efforts en devenaient presque douloureux. Pourtant, il ne pouvait pas se laisser aller ainsi, devant les membres du protocole qui l’accompagnaient. Eux, en revanche, ne se gênaient pas pour glousser et s’esbaudir à tout va. Tom s’obligeait à ne pas perdre de vue l’objet de sa venue en tant qu’ambassadeur plénipotentiaire de la Confédération.

Il résistait à la tension de ses zygomatiques qui s’étiraient vers le haut. Il était parfaitement conscient que ce n’était là qu’un réflexe fantôme, puisqu’une intervention chirurgicale l’avait débarrassé des muscles en cause. Depuis, il avait quelque difficulté à mâcher correctement sa nourriture. Mais un ambassadeur qui se gondole ouvertement perd beaucoup en solennité, lui avaient martelé les conseillers en communication avant son départ. Il ne devait jamais oublier les raisons qui l’amenaient sur Cirque. Il n’était pas le premier. Plusieurs véritables diplomates émérites l’avaient précédé. Ils avaient tous échoué bien qu’ils aient tenu avec succès les ambassades les plus difficiles dans des contrées hostiles. Ils avaient disparu corps et biens avant d’avoir pu finaliser les accords vitaux pour la Confédération.

En désespoir de cause, un Conseil Extraordinaire avait été convoqué en urgence pour définir la meilleure stratégie après ces tentatives infructueuses. Ses membres avaient tout d’abord examiné l’hypothèse de recruter un tueur psychopathe ou un maniaco-dépressif à tendance suicidaire. Les experts les en avaient rapidement dissuadés. Ce type de profil était trop risqué, car imprévisible et, par suite, difficilement maîtrisable. Ils se rabattirent sur l’option du militaire de carrière. Ce genre d’individu n’était-il pas le pur produit d’une formation millénaire, guère encline au changement, fière au contraire de ses antiques valeurs ? Ne constituait-il pas un instrument aveuglément loyal et obéissant ? N’était-il pas prêt, sans discuter, à mettre sa vie au service d’une cause qu’il ne comprenait pas forcément ? Les rares officiers supérieurs siégeant au Grand Conseil, tout en sourcillant un peu sur cette présentation, avaient alors suggéré, du bout des lèvres, le nom du Major Tom.

Celui-ci était un vétéran des guerres chitineuses, bardé de médailles prestigieuses, au caractère d’acier trempé et à l’intelligence symétrique. C’était un incontestable héros qui avait levé bien haut l’étendard de la Confédération sur le front d’innombrables théâtres d’opérations. Son nom était synonyme de victoire assurée. Séduit, le Triumvirat avait entériné le choix du Conseil, à deux voix contre une, bien entendu.

Tom subit les tests les plus poussés destinés à détecter en lui la plus petite faille psychologique. Par métempneuma, des schémas comportementaux simulés furent implémentés dans son néocortex, afin de lui accorder une protection accrue contre l’atmosphère désopilante de Cirque. Quelques petites modifications furent apportées à son organisme pour en durcir les résistances. Les autorités mobilisèrent le meilleur de la technologie sophistiquée de la Confédération pour ce dernier essai. Il fallait qu’il soit couronné de succès car l’avenir de la civilisation humaine en dépendait. Il n’y avait plus de temps à perdre !

Alors qu’il descendait une longue avenue bordée de chapiteaux de toiles aux vives couleurs psychédéliques, il reconnut, à leurs treillis de camouflage, deux bonnes douzaines de commandos Orion, engagés dans une bataille dantesque de tartes à la crème. Comme des gamins, ils riaient aux éclats en s’envoyant à travers la figure d’énormes pâtisseries tartinées d’une épaisse couche de crème fouettée que leur fournissait sans relâche une bande de petits gnomes vêtus de vert et de rouge. Les redoutables guerriers, dont la réputation faisait blêmir jusqu’aux trolls d’assaut de la sinistre Alliance des Royaumes Corrompus, se vautraient carrément dans une mer de chantilly appétissante. Et, plus ils se transformaient en bonhommes de crème, plus ils riaient à ventre déboutonné.

Le coeur du Major Tom se serra. Il avait sous les yeux quelques éléments de la force d’intervention que la Confédération avait dépêchée sur Cirque pour essayer d’en prendre le contrôle, plusieurs années auparavant. Elle était constituée de trois divisions d’infanterie coloniale, appuyées par deux légions de gardes prétoriennes et par plusieurs bataillons de commandos Orion. Elle avait été transportée par une armada de huit frégates et deux croiseurs de ligne lourdement armés. Ce fut un échec cuisant. Les Psycho-veilleurs avaient enregistré les communications échangées entre les bâtiments de la flotte jusqu’aux limites de la stratosphère de Cirque. Puis, dès que vaisseaux se posèrent à la surface de la planète, rien d’autre qu’un bruit blanc. Les quarante mille soldats s’étaient tout bonnement volatilisés, avec armes et bagages. Que leur était-il arrivé ? Par quel sortilège leur conditionnement militaire avait-il été circonvenu ? Aucune réponse ne fut jamais apportée.

Le Major Tom ralentit son pas. Il y avait quelque chose d’enfantin dans tous ces visages martiaux. Etaient-ils victimes d’une régression psychologique ? Non, ce n’était pas ça. Leurs regards n’avaient pas cette fixité caractéristique qui trahissait les débridages mentaux. Au contraire, une gaîté sans ombre s’y lisait. Ces soldats professionnels extériorisaient sans modération les sentiments qu’ils éprouvaient à jouer avec de la crème et des tartes. Une joie simple et innocente, comme celle des enfants. Ils semblaient tellement heureux de glisser dans les vagues onctueuses. Il y avait un contraste absolument saisissant entre leurs gabarits surdimensionnés, leurs trognes carrées, leurs crânes rasés et les cris joyeux et décomplexés qu'ils poussaient quand ils parvenaient à toucher leur cible.

Depuis combien de temps jouaient-ils ainsi? Depuis pas mal de temps, estima le Major qui en jugea par l’étendue et l’épaisseur de la crème étalée sur le sol. Les lutins aux longues barbes et aux bonnets pointus les encourageaient de leurs voix stridentes. Ils leur tendaient les tartes qu’ils extirpaient sans fin d’une petite carriole en pain d’épices et aux parements en pâte d’amande et en sucre glace! Rien qu’à sa vue, Tom saliva inconsciemment, sa bouche subitement envahie de goûts plus suaves les uns que les autres et qui remontaient à sa plus tendre enfance. Il sentait sur la langue le goût du sucre candi et de la vanille dont se servait sa maman quand elle préparait le gâteau du dimanche, penchée sur la table couverte de farine. Elle lui faisait goûter la merveilleuse pâte sucrée qui demeurait toujours au bout de la longue cuillère de bois. Et elle riait en lui chantant des ritournelles légères que lui avait apprises sa propre mère. Qu’aurait-il donné en cet instant pour revenir dans ce passé idyllique...

Brusquement, il revint à la réalité, mû par un réflexe immuno-acquis défensif. Il secoua la tête pour chasser le résidu de ces pensées exogènes. Avait-il été victime d’une attaque insidieuse ? Quel en était le vecteur ? Il ne pouvait pas être présent dans l’air ambiant, ses narines et son épiderme avaient été reconfigurés et dotés de bio-filtres imperméables. C’était autre chose. Tom éprouvait un léger regret qu’il ne pouvait définir. Une brève bouffée de nostalgie pour un passé révolu. On ne refait jamais le chemin dans l’autre sens, n’est-ce pas ?

Prudemment, il coula un regard sur les membres de la délégation qui l’avait accueilli à l’astroport. Trois clowns dans la pure tradition du cirque : un Auguste au nez rouge, un Pierrot lunaire et un Arlequin chamarré. Ils l’escortaient en mimant son attitude guindée de façon caricaturale, ce qui arrachait des exclamations pétulantes à tous ceux qu’ils croisaient. Ils n’avaient cessé de caqueter dans un charabia précipiteux et incompréhensible, qui avait tapé rapidement sur les nerfs du pauvre émissaire de la Confédération. Heureusement, il avait été fort bien préparé à ce genre de situation, manifestement destinée à le déstabiliser. Aussi, malgré tout l’inconfort qu’il éprouvait, il ne se départait pas d’une urbanité qui aurait fait honneur au plus pointilleux de ses formateurs.

Les trois clowns s’étaient tus. Ils l’envisageaient comme s’ils cherchaient à deviner son état d’esprit. Tom crut déceler, dans le regard qu’ils échangèrent quand il dispersa les pensées inopportunes, le reflet fugace d’une déconvenue. Il compta un point pour lui. Mais il se rembrunit presque aussitôt. Combien d’autres épreuves le séparaient-elles de la Piste aux Etoiles, la résidence du Zavatta en titre ? Il était sur Cirque, la planète des Clowns. La planète qui drainait à elle toute la bonne humeur et la joie de vivre de l’Univers. Il était là pour discuter les termes d’un accord avec les Clowns. Lui, le héros des guerres contre les Araignées, lui, dont le sens de l’humour frisait le zéro absolu, lui, dont l’intransigeance défiait même les lois de la physique ! La Confédération avait fait un pari risqué. Avait-elle placé son ultime espoir dans les bonnes mains ?

Bien sûr, il avait remarqué comme tout le monde que les jardins d’enfants se dépeuplaient à vue d’oeil. Les balançoires restaient immobiles et les manèges tournaient le plus souvent à vide. Les enfants riaient de moins en moins. Les saisons s’affadissaient. Les couleurs et la lumière viraient au terne. Même les oiseaux, dans le ciel, ne pépiaient plus. Les jours raccourcissaient quelle que soit la saison. L’univers tout entier ralentissait. Chaque année, le printemps était moins vigoureux et les feuilles moins vertes sur les branches rabougries. Ce n’était pas les ténèbres, non. Juste une sensation lourde et harassante. Ces phénomènes furent observés sur tous les mondes habités. Le Triumvirat conféra dans le plus grand secret avec ses plus féroces et héréditaires ennemis qui, toutes proportions gardées, avaient constaté la même chose. Le bonheur s’enfuyait, comme aspiré hors de l’atmosphère. Discrètement, des explorations furent lancées dans tout l’Univers, mesurant les symptômes pour déterminer la bonne direction.

Elles aboutirent à Cirque, une planète géante d’une galaxie voisine. Le bonheur et la joie de vivre y étaient aspirés comme l’aimant attire la limaille. Les hommes la baptisèrent ainsi parce qu’elle abritait des nuées de clowns, sans distinction de sexe ou d’âge. Les rapports confidentiels établirent que chaque race de l’Univers percevait ce qui, dans sa culture, équivalait aux clowns pour les humains. La force ne servit à rien. Les plus grandes armées furent englouties sans jamais reparaître et les engins de destruction planétaire furent tout simplement inactifs dans leur rayon opérationnel. Or le temps s’écoulait et la tristesse s’emparait déjà des mondes les plus proches de Cirque. Leurs habitants perdaient tout appétit de vivre, s’adonnant peu à peu à une mélancolie pernicieuse. Les mondes se figeaient dans une sorte de catatonie qui coupait progressivement les vivants de la réalité. Les guerres s’interrompirent, faute de combattants. Les projets se firent de moins en moins nombreux. A quoi pouvaient-ils servir dorénavant, puisque le futur ne promettait plus rien ? Le moteur de la civilisation hoquetait, manquant de son précieux carburant. Une sorte d’apocalypse en mode mineur, sans tambour ni trompette. Juste une sensation d’intense fatigue obligeant à se coucher et à mourir sans bruit sur le bord du chemin. Aucune gloire. Aucune apothéose.

Il fallut donc se résoudre à entamer des pourparlers avec les dirigeants de Cirque, malgré la certitude de n’avoir rien à échanger.

Le Major Tom ne comprenait pas très bien ce qu’il voyait. Des cohortes d’Augustes gambadaient sous le crachin, faisant mille grimaces et jonglant avec des balles multicolores. Sur leurs faces béait une joie extatique et communicative. Ils enchaînaient figures acrobatiques, jongleries et pitreries à un rythme si effréné qu’il lui donnait le tournis. Les rires fusaient de toutes parts quand un pas mal assuré les faisait chuter au sol. Mais ce n’était pas une maladresse, non, c’était une façon élégante de montrer toute l’étendue de leur art. Car, à aucun moment, les balles tournoyantes et bondissantes ne s’échappaient de leurs doigts habiles. Le Major Tom avait une furieuse envie de taper dans ses mains pour les encourager à aller plus vite, plus haut et à jongler avec plus de balles. Cela lui rappelait les jours où le petit cirque de toile marquait une halte dans le bourg où vivaient ses parents. Il les suppliait pour assister à la représentation du soir. Il voulait toujours une place au bord de la scène circulaire pour être au plus près des clowns. Il pleurait de rire à les voir se chamailler, se tirer par le col, se faire des crocs-en-jambes et s’étaler les quatre fers en l’air sans jamais se départir de leur bonne humeur. Il préférait de loin leur numéro à tous les autres, même celui du dompteur de tigres aux dents de sabre. Le Major Tom s’étonna en son for intérieur. C’était vraiment l'un de ses propres souvenirs, oublié depuis longtemps. Depuis l’académie militaire en fait. Il chercha soigneusement mais il était affirmatif, ce souvenir lui appartenait. Il avait toujours voulu être un clown. Un Auguste avec un gros pif rouge et des yeux ahuris cerclés de farine blanche.

Qu’est-ce qu’il pouvait faire de mieux qu’entrer dans la ronde ? Il était vêtu comme eux et il n’en ressentait aucune gêne. Il était un Auguste et il chaussait du soixante quatre fillette. Au foin les négociations et la Confédération. Cueille le jour, chantait une petite voix dans sa tête. Oublie tous tes soucis, ils ne sont rien. Cueille le jour et ne demande rien d’autre. Tu verras, un jour viendra où ils rejoindront tous la grande parade!

M

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2014-05-29 23:22:39 

 WA, exercice n°130, participationDétails
En toute amitié



Hello, Pierre ! J’espère que tu remontes la pente et en tout cas je te le souhaite. Au bureau tout le monde t’envoie ses meilleurs voeux de rétablissement. J’ai écrit une petite histoire drôle. Je te l’envoie, ça va te distraire.
En toute amitié
Michel



Cher Michel,
Je suis très touché par ton mail. C’est vrai que c’est dur en ce moment, et mon licenciement n’est pas le pire. Ce n’est que justice, je n’avais pas trop la tête au boulot ces derniers temps. Demain matin je vois mon avocat pour le divorce, demain après-midi j’ai un droit de parloir pour mon fils Kevin, qui risque d’en prendre pour cinq ans à cause de cette histoire de viol en réunion. J’espère que ce n’est pas vrai, mais je m’en fiche. C’est mon fils, et les filles ne sont plus sérieuses de nos jours. Maëva, ma fille, va bien. Elle est en centre de désintoxication et ses médecins sont optimistes. Petit à petit, tout va rentrer dans l’ordre. Je n’ai pas le cerveau assez clair pour me mettre à lire maintenant
, mais je le ferai bientôt. Je te remercie du fond du coeur pour ton attention. J’avais toujours pensé que tu me méprisais, toi le DRH que le patron invite à dîner chez lui ; quand on est un petit cadre commercial lambda que tout le monde considère comme de la merde, on finit par le croire. Mais non, tu es un type bien et je te remercie encore.
Pierre




Valentin Ledoux était expert comptable. Il dormait en pyjama, avec la veste boutonnée jusqu’en haut, même en été, parce qu’il se savait fragile des bronches. Il avait toujours dans sa Twingo une paire de chaussettes et une paire de chaussures de rechange, parce que sa maman lui avait appris qu’il était très malsain d’avoir les pieds mouillés. Valentin Ledoux avait quarante-deux ans, et il était célibataire. Maintenant que sa chère mère avait eu la bonne idée de trépasser, il n’avait pas du tout l’intention de retomber sous la coupe d’une autre dominatrice. Les garçons ne le tentaient pas non plus. Toutes ces histoires, c’était toujours trop compliqué. Il n’avait de compte à rendre à personne, mangeait ce qu’il voulait quand il voulait, regardait à la télé le programme de son choix, et c’était pour lui une jouissance pure et toujours renouvelée.
Il payait ses factures dès leur réception, vivait peut-être chichement mais avait six mois de trésorerie d’avance, parce qu’il était un citoyen honnête et qu’on est jamais trop prudent.
Sa vie bascula le jour où il reçut au courrier un PV pour excès de vitesse, à son nom. 150 km/h sur une départementale ! A bord d’un véhicule qui portait son numéro d’immatriculation, flashé dans la Nièvre le 12 avril. Le 12 avril ! Il éclata de rire. Il était en plein dans les décla, il n’était sûrement pas allé dans la Nièvre, et il avait dix témoins qui le prouveraient. Il appela donc le commissariat de son quartier.
« Bien sûr vous pouvez réclamer, monsieur. Payez d’abord, et ensuite vous pourrez passer, on enregistrera votre réclamation. »
Valentin Ledoux, fier de son bon droit, se rendit donc au commissariat.
« Ah oui... Et on vous a dit quoi ? Ah... Seulement, à partir du moment où vous avez payé, ça veux dire que vous reconnaissez que vous êtes coupable... Alors maintenant... Oh... c’est sûrement un bug informatique... Bien sûr, je suis désolé pour vous... Quoi ? Usurpation d’identité ? N’importe quoi ! Vous regardez trop la télévision ! Et puis de toute façon on n’a aucune piste... »


D’abord, il fut atterré et sidéré. Et puis la colère le prit, une colère froide, profonde, qui monta en lui comme un grande vague rugissante et glacée, le genre de monstre liquide qui submerge tout sur son passage sans aucun état d’âme. La Loi l’avait trahi. Il était dans son droit. Un cercle est un cercle et un carré est un carré. Si la Loi était injuste, alors il n’y avait plus de lois. Juste son droit.
Il posa une semaine de congés, s’installa dans un hôtel à Nevers. Disséqua les pages de l’annuaire, traîna sur les réseaux sociaux. Et trouva.
Valentin Ledoux, 36 ans, blond comme un benêt, soi-disant chef d’entreprise – en fait auto-entrepreneur, et plus justement trafiquant au jour le jour de lots de marchandises plus ou moins tombées du camion. Il sonna au domicile un soir à 20 heures, une pizza à la main. Il portait le blouson ridicule que sa mère lui avait offert juste avant de mourir, et une casquette à l’envers. Il avait l’air d’un livreur de pizza. En bas, dans la rue, il avait repéré la BM blanche qui avait le même numéro d’immatriculation que sa Twingo. Il ne jeta pas un regard à l’homme qui lui ouvrait la porte. Il n’écouta pas un mot de l’étonnement gêné, ni des supplications effrayées quand, après avoir posé la pizza sur la table, il sortit son Opinel. Il frappa, proprement, un coup au foie, un coup au coeur. Il ne l’avait jamais fait mais il avait beaucoup regardé la télévision. C’était aussi facile que dans les films.
Ensuite il mangea la pizza, qui était encore tiède et vraiment excellente. En fait, aucune pizza ne lui avait jamais semblé aussi délicieuse. Un sentiment de toute-puissance lui chauffait le corps. Il s’aperçut qu’il avait une érection, et cela le fit rire. Il se demanda s’il avait jamais été aussi heureux.




Le bonheur est souvent plus déstabilisant que la peine. Valentin Ledoux avait brisé ses chaînes et il n’avait pas l’intention de revenir en arrière. Il n’était pas stupide. Et il se dit que mettre son intelligence au service de son propre profit était plus intéressant que de végéter honnêtement en respectant des lois injustes.
La Twingo fut retrouvée deux jours plus tard, calcinée dans un ravin, avec un cadavre méconnaissable à son volant ; à quelques mètres, une petite sacoche qui avait pu voler par la fenêtre ouverte pendant les nombreux tonneaux qu’avait effectué le véhicule. A l’intérieur, les papiers d’identité de Valentin Ledoux, expert comptable, et une sorte de journal rédigé sur un petit carnet à carreaux où l’homme racontait en phrases brèves sa solitude, son désespoir, l’immense tristesse que lui avait procuré la mort de sa mère... Il avait fait semblant, s’était forcé à sourire, mais il n’en pouvait plus. Il n’aimait personne et personne ne l’aimait. Alors, autant en finir...



Conduire une BM, il n’avait même jamais osé en rêver. Bien sûr il s’était teint en blond, portait des lunettes de soleil et s’habillait de la soie, du cashmere et de l’alpaga trouvés dans la garde-robe de son homonyme. Cependant, rester plus longtemps eût été imprudent, d’autant que des lettres d’huissiers arrivaient tous les jours. La première expérience ayant été aussi réussie que jouissive, il reprit l’exploration des annuaires et des réseaux sociaux.
Valentin Ledoux, brocanteur à Castelginest, dans la Haute-Garonne. Le sud... Une belle maison, un petit jardin, cultiver des tomates...
Hélas ! A l’arrivée, le sieur Ledoux avait soixante ans, il vivait avec sa femme, sa fille, son gendre et quatre petits-enfants... Qu’à cela ne tienne ! Il y en aurait d’autres.



Il y eut Valentin Ledoux, maraîcher à Limoges, trente-huit ans, divorcé sans enfants. Il enterra le cadavre derrière le hangar, planta des bambous par-dessus, vendit l’entreprise à un gars de Cambrai qui voulait changer d’air et repartit. Il avait troqué la BM contre un 4 x 4 un peu crasseux mais joyeusement puissant.
Il y eut Valentin Ledoux, mécanicien automobile, célibataire et homosexuel, qui avait tout juste trente ans. Il fit basculer la jolie Porsche, hors d’âge mais amoureusement retapée, par dessus la falaise d’Etretat – trop voyante ; il garda quelque temps encore l’identité du maraîcher, plus décente.
Il y eut Valentin Ledoux, conseiller financier à la Poste, dont la fiancée était en stage aux Etats-Unis pour un an. Brun comme lui, le même âge... Il posa un congé par téléphone soi-disant pour rejoindre sa belle qui déprimait outre-Atlantique. Il choisit une sépulture bucolique dans un petit bosquet isolé, sous un grand chêne, et profita quelques jours d’une splendide Audi cabriolet, flambant neuve, avant de la troquer contre un monstre hurlant à deux roues, complètement japonais et très excitant. Cela l’obligea à voyager encore plus léger, mais il avait des espèces sur lui ; le motard finit sa course dans une casse auto, dans le coffre d’une voiture promise à la destruction.
Puis ce fut le tour de Valentin Ledoux, prof de math... Et encore de Valentin Ledoux, dentiste... Deux hommes qui n’avaient vraiment aucun goût en matière de fringues...



Il avait loué une chambre à l’hôtel Edelweiss, quelque part en Haute-Savoie. Il n’avait même pas regardé le nom du patelin. A quoi bon, il repartait le lendemain. On frappa à sa porte.
« Entrez !
- Vous êtes bien monsieur Valentin Ledoux ?
- Ben oui, comme tout le monde...
- Je suis le commissaire Valentin Ledoux. Je vous arrête pour les meurtres de Victor Doux, Vincent Lanoux, Vladimir Lebout, Victorien Demoux, Valéry...
- Ah non, c’est pas possible ! Je vous dis que ce n’est pas... que ce n’est pas... »
D’un geste vif, il se tourna, ouvrit la fenêtre et sauta. La chambre était au quatrième étage. Il mourut sur le coup.
« Drôle de type que ce Pierre Duval. Il a été médiocre toute sa vie, et puis un jour il a commencé à se faire appeler par son deuxième prénom, Valentin. Ensuite il a fait une demande pour prendre le nom de jeune fille de sa mère, Ledoux. Et après, il a pété les plombs. C’est toujours bête de mourir jeune, mais pour lui c’était sans doute la seule solution. »
Telle fut l’oraison funèbre que prononça le commissaire Duval, Armand de son prénom.



Extrait de la rubrique « faits-divers » du quotidien « Les nouvelles » :
« Encore un suicide chez Rémy Industries. Pour la 7° fois en deux ans, un employé a mis fin à ses jours. Pierre Duval, quarante-deux ans, avait été récemment licencié et était en instance de divorce. Il était probablement très dépressif ; il s’est jeté par une des fenêtres de son appartement, situé au quatrième étage. La rédaction s’associe à ses anciens collègues pour présenter ses condoléances à sa famille. »
Narwa Roquen, bientôt je rattrape le peloton...

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2014-06-01 23:47:20 

 Commentaire Maedhros, exercice n°130Détails
Que voilà un texte bien sympathique ! D’emblée le lecteur est frappé par le contraste entre le Représentant Officiel chargé d’une Mission Officielle, et le grand bazar qui l’entoure. Le suspense est bien ménagé, tandis que tu nous détailles avec brio tous les moyens mis en oeuvre pour empêcher le héros de se mettre à rire. Mention spéciale pour le paragraphe :
« Brusquement, il revint à la réalité... »
Petit à petit ce qui n’était qu’une farce devient un combat pour l’Humanité ! J’ai bien aimé le paragraphe :
« Elles aboutirent à Cirque... », avec cette délicieuse « apocalypse en mode mineur »... que j’hésite pourtant à préférer à « lui dont l’intransigeance défiait même les lois de la physique » !
J'ai bien aimé aussi le nom de ton héros, clin d'oeil à D. Bowie. Et bien sûr, quand on parle de clowns, on ne peut s'empêcher d'évoquer S. King...


Bricoles :
- Malgré qu’ils aient tenu avec succès : ça t’apprendra à regarder le match en même temps !
- 2 questions : l’intelligence symétrique, c’est quoi ? Ca a un rapport avec l’intelligence artificielle ? Et métempneuma ?
- Chapiteaux de toiles aux vives couleurs : de toile
- Deux croiseurs de lignes : de ligne
- Puis dès que vaisseaux se posèrent : les
- Une petite carriole en pain d’épices et aux parements en pâte d’amande et en sucre glace : en pain d’épices, aux parements...
- Des crocs-en jambes : en jambe


Ca finit mal. Est-ce que ça finit mal ? L’éternelle question ! L’humanité veut garder son statu quo, ses projets expansionnistes, sa soi-disant production de richesse et ses guerres... Mais sur la planète Cirque, les gens sont simplement heureux. Alors, heureux, irresponsables et inconscients, ou déchirés sans cesse par une conscience douloureuse tiraillée entre le bien et le mal ? Ca me rappelle exactement une nouvelle de Clifford. D. Simak, « Les déserteurs », dans le recueil « Demain les chiens ». Les grands esprits se rencontrent...
Narwa Roquen, qui a toujours eu peur des clowns...

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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2014-06-23 19:55:08 

 A toute vitesse...Détails
Ces temps-ci, je suis un peu par monts et par vaux, partagé entre deux résidences administratives distantes de plus de 800 kms l'une de l'autre! Je me suis vu confier de nouvelles fonctions, particulièrement prenantes, qui me laissent peu de temps disponible.

En outre, mon pied à terre dans ma nouvelle résidence étant provisoire, il ne dispose pas d'un accès internet! D'où ma présence en pointillés depuis quelques mois! J'espère que cette situation se régularisera au cours de cet été!

Je profite d'un petit créneau pour répondre à tes 2 questions :

- intelligence symétrique : c'est une figure de style. La symétrie est une propriété mathématique selon laquelle on peut permuter les éléments d'un système sans en changer la forme. Au cas particulier du brave Major Tom, je voulais dire que son intelligence, comme son caractère, était en acier trempé (=pyscho-rigide)!

- métempneuma : un terme forgé à partir de métem (déplacement, en grec) et pneuma (souffle divin, en grec aussi). En gros, une technique permettant d'injecter des comportements préprogrammés afin d'adapter et de spécialiser la réponse de l'individu à des environnements étrangers (généralement utilisée dans l'armée ou le corps diplomatique)!

M

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Elemmirë  Ecrire à Elemmirë

2015-01-02 22:25:36 

 J'adore !Détails
Ben oui! Je trouvais ça louche aussi, tous ces Valentin(s) Ledoux... ^_^
Bien joué!

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