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De : Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen
Date : Jeudi 29 mai 2014 à 23:22:39
En toute amitié



Hello, Pierre ! J’espère que tu remontes la pente et en tout cas je te le souhaite. Au bureau tout le monde t’envoie ses meilleurs voeux de rétablissement. J’ai écrit une petite histoire drôle. Je te l’envoie, ça va te distraire.
En toute amitié
Michel



Cher Michel,
Je suis très touché par ton mail. C’est vrai que c’est dur en ce moment, et mon licenciement n’est pas le pire. Ce n’est que justice, je n’avais pas trop la tête au boulot ces derniers temps. Demain matin je vois mon avocat pour le divorce, demain après-midi j’ai un droit de parloir pour mon fils Kevin, qui risque d’en prendre pour cinq ans à cause de cette histoire de viol en réunion. J’espère que ce n’est pas vrai, mais je m’en fiche. C’est mon fils, et les filles ne sont plus sérieuses de nos jours. Maëva, ma fille, va bien. Elle est en centre de désintoxication et ses médecins sont optimistes. Petit à petit, tout va rentrer dans l’ordre. Je n’ai pas le cerveau assez clair pour me mettre à lire maintenant
, mais je le ferai bientôt. Je te remercie du fond du coeur pour ton attention. J’avais toujours pensé que tu me méprisais, toi le DRH que le patron invite à dîner chez lui ; quand on est un petit cadre commercial lambda que tout le monde considère comme de la merde, on finit par le croire. Mais non, tu es un type bien et je te remercie encore.
Pierre




Valentin Ledoux était expert comptable. Il dormait en pyjama, avec la veste boutonnée jusqu’en haut, même en été, parce qu’il se savait fragile des bronches. Il avait toujours dans sa Twingo une paire de chaussettes et une paire de chaussures de rechange, parce que sa maman lui avait appris qu’il était très malsain d’avoir les pieds mouillés. Valentin Ledoux avait quarante-deux ans, et il était célibataire. Maintenant que sa chère mère avait eu la bonne idée de trépasser, il n’avait pas du tout l’intention de retomber sous la coupe d’une autre dominatrice. Les garçons ne le tentaient pas non plus. Toutes ces histoires, c’était toujours trop compliqué. Il n’avait de compte à rendre à personne, mangeait ce qu’il voulait quand il voulait, regardait à la télé le programme de son choix, et c’était pour lui une jouissance pure et toujours renouvelée.
Il payait ses factures dès leur réception, vivait peut-être chichement mais avait six mois de trésorerie d’avance, parce qu’il était un citoyen honnête et qu’on est jamais trop prudent.
Sa vie bascula le jour où il reçut au courrier un PV pour excès de vitesse, à son nom. 150 km/h sur une départementale ! A bord d’un véhicule qui portait son numéro d’immatriculation, flashé dans la Nièvre le 12 avril. Le 12 avril ! Il éclata de rire. Il était en plein dans les décla, il n’était sûrement pas allé dans la Nièvre, et il avait dix témoins qui le prouveraient. Il appela donc le commissariat de son quartier.
« Bien sûr vous pouvez réclamer, monsieur. Payez d’abord, et ensuite vous pourrez passer, on enregistrera votre réclamation. »
Valentin Ledoux, fier de son bon droit, se rendit donc au commissariat.
« Ah oui... Et on vous a dit quoi ? Ah... Seulement, à partir du moment où vous avez payé, ça veux dire que vous reconnaissez que vous êtes coupable... Alors maintenant... Oh... c’est sûrement un bug informatique... Bien sûr, je suis désolé pour vous... Quoi ? Usurpation d’identité ? N’importe quoi ! Vous regardez trop la télévision ! Et puis de toute façon on n’a aucune piste... »


D’abord, il fut atterré et sidéré. Et puis la colère le prit, une colère froide, profonde, qui monta en lui comme un grande vague rugissante et glacée, le genre de monstre liquide qui submerge tout sur son passage sans aucun état d’âme. La Loi l’avait trahi. Il était dans son droit. Un cercle est un cercle et un carré est un carré. Si la Loi était injuste, alors il n’y avait plus de lois. Juste son droit.
Il posa une semaine de congés, s’installa dans un hôtel à Nevers. Disséqua les pages de l’annuaire, traîna sur les réseaux sociaux. Et trouva.
Valentin Ledoux, 36 ans, blond comme un benêt, soi-disant chef d’entreprise – en fait auto-entrepreneur, et plus justement trafiquant au jour le jour de lots de marchandises plus ou moins tombées du camion. Il sonna au domicile un soir à 20 heures, une pizza à la main. Il portait le blouson ridicule que sa mère lui avait offert juste avant de mourir, et une casquette à l’envers. Il avait l’air d’un livreur de pizza. En bas, dans la rue, il avait repéré la BM blanche qui avait le même numéro d’immatriculation que sa Twingo. Il ne jeta pas un regard à l’homme qui lui ouvrait la porte. Il n’écouta pas un mot de l’étonnement gêné, ni des supplications effrayées quand, après avoir posé la pizza sur la table, il sortit son Opinel. Il frappa, proprement, un coup au foie, un coup au coeur. Il ne l’avait jamais fait mais il avait beaucoup regardé la télévision. C’était aussi facile que dans les films.
Ensuite il mangea la pizza, qui était encore tiède et vraiment excellente. En fait, aucune pizza ne lui avait jamais semblé aussi délicieuse. Un sentiment de toute-puissance lui chauffait le corps. Il s’aperçut qu’il avait une érection, et cela le fit rire. Il se demanda s’il avait jamais été aussi heureux.




Le bonheur est souvent plus déstabilisant que la peine. Valentin Ledoux avait brisé ses chaînes et il n’avait pas l’intention de revenir en arrière. Il n’était pas stupide. Et il se dit que mettre son intelligence au service de son propre profit était plus intéressant que de végéter honnêtement en respectant des lois injustes.
La Twingo fut retrouvée deux jours plus tard, calcinée dans un ravin, avec un cadavre méconnaissable à son volant ; à quelques mètres, une petite sacoche qui avait pu voler par la fenêtre ouverte pendant les nombreux tonneaux qu’avait effectué le véhicule. A l’intérieur, les papiers d’identité de Valentin Ledoux, expert comptable, et une sorte de journal rédigé sur un petit carnet à carreaux où l’homme racontait en phrases brèves sa solitude, son désespoir, l’immense tristesse que lui avait procuré la mort de sa mère... Il avait fait semblant, s’était forcé à sourire, mais il n’en pouvait plus. Il n’aimait personne et personne ne l’aimait. Alors, autant en finir...



Conduire une BM, il n’avait même jamais osé en rêver. Bien sûr il s’était teint en blond, portait des lunettes de soleil et s’habillait de la soie, du cashmere et de l’alpaga trouvés dans la garde-robe de son homonyme. Cependant, rester plus longtemps eût été imprudent, d’autant que des lettres d’huissiers arrivaient tous les jours. La première expérience ayant été aussi réussie que jouissive, il reprit l’exploration des annuaires et des réseaux sociaux.
Valentin Ledoux, brocanteur à Castelginest, dans la Haute-Garonne. Le sud... Une belle maison, un petit jardin, cultiver des tomates...
Hélas ! A l’arrivée, le sieur Ledoux avait soixante ans, il vivait avec sa femme, sa fille, son gendre et quatre petits-enfants... Qu’à cela ne tienne ! Il y en aurait d’autres.



Il y eut Valentin Ledoux, maraîcher à Limoges, trente-huit ans, divorcé sans enfants. Il enterra le cadavre derrière le hangar, planta des bambous par-dessus, vendit l’entreprise à un gars de Cambrai qui voulait changer d’air et repartit. Il avait troqué la BM contre un 4 x 4 un peu crasseux mais joyeusement puissant.
Il y eut Valentin Ledoux, mécanicien automobile, célibataire et homosexuel, qui avait tout juste trente ans. Il fit basculer la jolie Porsche, hors d’âge mais amoureusement retapée, par dessus la falaise d’Etretat – trop voyante ; il garda quelque temps encore l’identité du maraîcher, plus décente.
Il y eut Valentin Ledoux, conseiller financier à la Poste, dont la fiancée était en stage aux Etats-Unis pour un an. Brun comme lui, le même âge... Il posa un congé par téléphone soi-disant pour rejoindre sa belle qui déprimait outre-Atlantique. Il choisit une sépulture bucolique dans un petit bosquet isolé, sous un grand chêne, et profita quelques jours d’une splendide Audi cabriolet, flambant neuve, avant de la troquer contre un monstre hurlant à deux roues, complètement japonais et très excitant. Cela l’obligea à voyager encore plus léger, mais il avait des espèces sur lui ; le motard finit sa course dans une casse auto, dans le coffre d’une voiture promise à la destruction.
Puis ce fut le tour de Valentin Ledoux, prof de math... Et encore de Valentin Ledoux, dentiste... Deux hommes qui n’avaient vraiment aucun goût en matière de fringues...



Il avait loué une chambre à l’hôtel Edelweiss, quelque part en Haute-Savoie. Il n’avait même pas regardé le nom du patelin. A quoi bon, il repartait le lendemain. On frappa à sa porte.
« Entrez !
- Vous êtes bien monsieur Valentin Ledoux ?
- Ben oui, comme tout le monde...
- Je suis le commissaire Valentin Ledoux. Je vous arrête pour les meurtres de Victor Doux, Vincent Lanoux, Vladimir Lebout, Victorien Demoux, Valéry...
- Ah non, c’est pas possible ! Je vous dis que ce n’est pas... que ce n’est pas... »
D’un geste vif, il se tourna, ouvrit la fenêtre et sauta. La chambre était au quatrième étage. Il mourut sur le coup.
« Drôle de type que ce Pierre Duval. Il a été médiocre toute sa vie, et puis un jour il a commencé à se faire appeler par son deuxième prénom, Valentin. Ensuite il a fait une demande pour prendre le nom de jeune fille de sa mère, Ledoux. Et après, il a pété les plombs. C’est toujours bête de mourir jeune, mais pour lui c’était sans doute la seule solution. »
Telle fut l’oraison funèbre que prononça le commissaire Duval, Armand de son prénom.



Extrait de la rubrique « faits-divers » du quotidien « Les nouvelles » :
« Encore un suicide chez Rémy Industries. Pour la 7° fois en deux ans, un employé a mis fin à ses jours. Pierre Duval, quarante-deux ans, avait été récemment licencié et était en instance de divorce. Il était probablement très dépressif ; il s’est jeté par une des fenêtres de son appartement, situé au quatrième étage. La rédaction s’associe à ses anciens collègues pour présenter ses condoléances à sa famille. »
Narwa Roquen, bientôt je rattrape le peloton...


  
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3 J'adore ! - Elemmirë (Ven 2 jan à 22:25)


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