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Mon écrivaine

Lorsqu'elle est arrivée ici, j'ai compris que ma paix serait mise en péril. Elle devait partir. Et j'étais prêt à tout pour qu'elle fasse ses bagages et reparte par le premier train. D'une manière générale, je n'aime pas les intrus. Plus encore, lorsqu'ils investissent mon domaine. C'est une violation de propriété, pure et simple. Mais allez expliquer cela à un notaire quelconque. Non, personne ne peut me comprendre. Sauf elle. C'est ce que j'ai découvert bien plus tard. Après... l'avoir connue.

Chère Ingrid,

J'ai enfin déménagé. J'ai tout quitté pour refaire ma vie.
Enfin, c'est une façon de parler parce que ce genre de chose n'arrive que dans les films. Je me suis contentée de demander ma mutation, et j'ai dû déménager... Belle excuse, n'est-ce pas ? J'ai eu de la chance, l'appartement venait de se libérer. L'agence m'a même proposé de m'installer tout de suite. Ce que j'ai fait. Il faudra que tu viennes voir mon petit nid. Il n'est pas grand, mais très confortable. En plus, j'ai une terrasse spacieuse. J'ai rencontré ma voisine, il paraît qu'elle est écrivaine. Ca ne m'étonne pas, tu sais, elle est un peu bizarre. Je l'ai revue hier au marché, elle avait l'air ailleurs. Elle m'a proposé de venir boire un thé un de ces jours. Un Earl Grey, a-t-elle précisé en souriant.
Sinon, l'immeuble n'est pas encore rempli, il reste des appartements de libre, je dis ça au cas où tu aurais envie de venir t'installer ici ! La ville est belle, les magasins sont intéressants, et mon quartier est calme !
Je dois retourner au travail, je t'écrirai plus longuement ce soir.

C'est cela. Disparais, sors d'ici !

Elle a pris son manteau, son sac, et est partie en claquant la porte. Je suis sûre qu'elle a réveillé mon écrivaine. Je suis passé la voir tout à l'heure, elle se reposait.

Je me suis installé à la table et j'ai relu le torchon qu'elle a gribouillé. Quelle écriture ! Rien que pour comprendre, il me faudrait une loupe. Et le contenu... De mon temps, les lettres avaient une autre saveur... J'ai décidé de lui jouer un bon tour et j'ai caché sa lettre dans le tiroir de la commode.

Elle est rentrée - en claquant la porte - vers dix-neuf heures. Adieu ma paix, me suis-je dit... Et en effet, elle a aussitôt mis la télévision en marche. Maudite invention. J'ai donc émigré chez mon écrivaine.
" Ah, bonsoir Patrick. "
Je n'ai rien dit et me suis installé sur le canapé.
" Quelle est cette musique ? "
Elle a relevé la tête de son travail, ôté ses lunettes et m'a souri :
" Tu es de mauvaise humeur. "
" C'est chez moi ! "

Le lustre a bougé. Et quelqu'un a toqué à la porte. C'était elle.
" Bonsoir, j'ai cru entendre quelque chose, tout va bien ? "
Mon écrivaine l'a rassurée. Oui, oui, tout va bien.
" Elle a éteint la télé " , dit-elle en se rasseyant.
Comprenez : " Je veux travailler, rentre chez toi. "

Je suis parti en déposant un baiser sur ses cheveux. Je l'ai vue sourire.
Je suis retourné chez MOI. Et je suis resté appuyé à la porte. Elle était à quatre pattes sur le sol et cherchait sa lettre. Forcément.
" Je suis pourtant sûre de l'avoir laissée sur la table... "
Il lui a fallu une heure pour la retrouver.

Chère Ingrid,

Tu as dû recevoir ma lettre précédente. Je dois t'avouer que je me pose des questions... Il se passe des choses étranges. Outre les bruits que j'entends fréquemment, les choses disparaissent. L'autre soir, quand je suis rentrée, j'ai entendu comme un coup de tonnerre chez ma voisine. Je suis allée la voir, mais elle a prétendu ne rien savoir. Je t'assure, tous mes bibelots ont bougé ! Et puis, ta lettre avait disparu. Je l'avais laissée sur la table et je l'ai retrouvée dans la commode. Et ce n'est pas tout. Mes bijoux disparaissent et réapparaissent. Si l'immeuble n'était pas aussi récent, je te dirais qu'il y a un fantôme ici !

Je suis arrivé chez elle, hilare, et me suis assis à ses côtés sur le canapé.
" Qu'as-tu encore fait ? " me demanda t-elle.
" J'ai lu la lettre qu'elle a écrite à son amie. Elle m'a fait rire. Je crois qu'elle commence à avoir peur. "
Elle n'a rien dit. Alors je l'ai enlacée :
" Te souviens-tu lorsque j'ai essayé de te chasser ? "
Elle a souri :
" Comment pourrais-je l'oublier ? "

Nous avons sursauté tous les deux. Une cacophonie sans nom s'était mise en route. D'un bond, j'étais debout. Je me suis précipité dans l'appartement d'en face, furieux. Elle avait mis la chaîne hi-fi à son maximum. Je l'ai éteinte, et quelques secondes plus tard elle est arrivée en courant :
" Qui est là ? "*
Elle était encore dégoulinante d'eau. Elle avait passé une robe de chambre et regardait, effarée, autour d'elle.
" Moi, " ai-je dit en apparaissant brusquement.
A son hurlement, mon écrivaine est arrivée en courant et l'a trouvée inanimée au sol.
" Mais que lui as-tu fait ? " s'écria-t-elle.
J'ai haussé les épaules :
" Ce que font les fantômes en règle générale. Peur. "
Elle m'a regardé d'un air dubitatif, et j'ai préféré me retirer.

" Que ? "
Elle sourit :
" Vous avez fait un malaise, je vous ai entendue tomber. "
Elle se remit debout et fronça les sourcils.
" Non. J'ai vu un fantôme ! J'en suis sûre ! "
L'écrivaine faillit éclater de rire :
" Allons, mademoiselle ! Que je prétende voir des fantômes est normal, c'est dû à mon imagination, mais vous... une charmante vendeuse de prêt-à-porter... "
Elle n'obtint aucune réponse et après s'être assurée que tout allait bien, rentra chez elle.

Je l'attendais. La connaissant, j'allais encore avoir droit à un sermon. Mais non. Elle est restée debout et s'est mise à pleurer. Je ne m'y attendais pas.
" Je suis désolée, mais... que veux-tu... c'est toujours la même histoire qui recommence. "
Je l'ai attirée à moi, et je l'ai emprisonnée dans mes bras :
" Mais non, mais non. "
Il était écrit quelque part que nous n'aurions pas un moment de paix, car la porte d'entrée s'ouvrit brusquement et la voix hystérique de la voisine se fit entendre :
" Je le savais ! Je savais que vous étiez de mèche avec lui ! "

Nos visages se tournèrent vers l'arrivante, et nous soupirâmes en choeur.
" Je crois que le moment est bien choisi pour boire ce thé. Entrez, ne restez pas dans le couloir. "
Elle parut hésiter, et se décida. Elle referma la porte derrière elle, mais resta à distance prudente. Elle ne me quittait pas des yeux. Mon écrivaine avait disparu dans la cuisine, et pendant le temps que dura son absence, aucune parole ne fut échangée. Elle revint avec un plateau et fit signe à la voisine de s'asseoir. Je pris place dans le canapé, et elle opta pour un fauteuil. Notre hôtesse servit deux tasses de thé, et s'assit auprès de moi.
" Et... lui ? " demanda la voisine.
" Je ne bois plus de thé depuis le siècle dernier, " répondis-je très sérieusement.
Mortifiée, elle baissa les yeux et se concentra sur le breuvage.
" Vous sembliez avoir quelque chose à nous dire, " fit la voix douce mais néanmoins froide de ma compagne.
A ces mots, la voisine releva la tête et ses yeux brillèrent de colère :
" Vous avez essayé de me tuer ! Je vais porter plainte. "
Un soupir agacé fut la seule réponse qu'elle obtint. Elle sembla se rendre compte du ridicule de la situation, et parut embarrassée :
" Comprenez-moi... Je n'ai pas l'habitude. "
" Je ne l'avais pas non plus lorsque je l'ai rencontré, rassurez-vous, " fit mon écrivaine. " Je n'étais pas du tout préparée. C'est une chose d'écrire des histoires de fantômes, cela en est une autre d'en rencontrer un. "
" Et... vous vivez ensemble ? "
" Elle vit chez moi, " répondis-je, " comme vous d'ailleurs, si je puis me permettre. Autrefois, il y avait une charmante maison à la place de ce... ce cet immeuble. "
Eberluée, elle regarda son hôtesse qui acquiesça.
" Mais comment... "
" Oh c'est très simple. Je suis la première locataire. Il a fait fuir tout le monde sauf moi. Cela fait des mois que cet endroit est vide. Je suppose que le propriétaire ne vous a rien dis ? "
" Non, je ne suis pas... "
" De la région ? Je vois. Quoi qu'il en soit, je suis la seule à être restée, ce qui a piqué la curiosité de Patrick. Nous avons fait connaissance, et voilà. "
" Mais... ce n'est pas normal... "
Nous la regardâmes, tous les deux très étonnés. Elle paraissait avoir repris confiance en elle et s'anima pour nous expliquer sa théorie :
" En règle générale, les fantômes aspirent au repos éternel ! Ils veulent qu'on les libère de cette vie de non-mort. Et normalement, c'est aux vivants d'aider le fantôme à retourner dans le séjour des morts ! "
" Oui, enfin, c'est ce qui se passe dans les contes fantastiques, " dit mon écrivaine.
" Alors, que faites-vous encore ici ? " me demanda la voisine effrontément.
Je sentis la moutarde me monter au nez. Pour qui se prenait-elle ?
Soit, je vais lui raconter mon histoire.
" Je ne veux pas rejoindre les morts. Contrairement à tous vos fantômes, je n'ai aucun regret. Lorsque j'ai perdu ma femme, - et ne me regardez pas ainsi, je ne suis pour rien dans sa mort - j'ai enfin pu profiter de la vie. Mais comme je craignais par-dessus tout de la rejoindre dans la mort, j'ai été trouver une femme douée de certains pouvoirs et je lui ai confié ma détresse. Elle a pris pitié et m'a entouré d'un sortilège afin que mon âme ne trouve jamais le chemin de la mort. "
La voisine sembla accablée :
" Mais ça ne va pas... ça ne va pas du tout... "
" C'est la réalité, ma chère, " dis-je en haussant les épaules, " je suis bien ici, et je suis enfin heureux. "
Mon écrivaine sourit. Bien sûr, elle y était pour quelque chose...
" Vous voulez dire, que vous ne... "
Je l'interrompis :
" Personne ne sait ce qu'il faut faire pour briser le sort. Ainsi, je ne risque rien. "

Elle éclata de rire. Brusquement inquiet, je me tournai vers mon écrivaine qui semblait aussi perdue que moi. Lorsque la voisine se fut calmée, elle me regarda et sourit méchamment :
" Savez-vous qui je suis ? Je suis la descendante de cette femme. Votre histoire passe de génération en génération, de même que le moyen de briser le sortilège... "
Je m'étais levé et éloigné du canapé. Mon écrivaine me rejoignit et se plaça devant moi, pour me protéger sans doute.

" Mon cher, vous devriez faire plus attention quand vous dérangez les locataires. "
" Non... je vous en prie, ne faites pas cela. "
Elle avait sorti de la poche de sa robe de chambre un pendentif que je ne connaissais que trop bien. C'était celui-là même que j'avais laissé à la sorcière.

" Les propriétaires actuels m'ont donné une belle somme d'argent pour que je les débarrasse de votre présence. Il faut bien gagner sa vie, " fit-elle en haussant les épaules, " et de toute façon, c'est la règle. Ce n'est pas normal qu'un fantôme hante un lieu par amour pour un vivant ! "
Mon écrivaine étouffa un cri d'horreur.

" Très bien, mademoiselle, j'accepte de quitter ces lieux à une seule condition, " dis-je tranquillement.
" Laquelle ? "
" Je souhaite que vous nous jetiez un sort, afin que mon écrivaine et moi soyons réunis dans la mort. Je ne veux pas rejoindre feu mon épouse. "
Elle sembla surprise et regarda mon écrivaine, qui confirma ce désir d'un sourire

La voisine réfléchit quelques instants :
" Après tout, rien n'a été précisé dans le contrat. Mais tout de même, c'est pour le moins original. Ce n'est pas du tout... enfin. Si tel est votre désir, vous vous rejoindrez dans la mort... "

Il m'en fallut du courage pour affronter la mort en face.

Mais rassuré, je partis, la paix dans le coeur.

Le lendemain, une voisine découvrit ce texte, auprès du corps sans vie de son écrivaine...

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© Orelye Menor



Publication : 18 octobre 2003
Dernière modification : 07 novembre 2006


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