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De : Estellanara  Ecrire à Estellanara
Page web : http://estellanara.deviantart.com/
Date : Dimanche 24 mai 2020 à 14:42:00
Un cyberpunk croisé avec un film noir. Commencé il y a plus d'un an, fini mais pas encore entièrement relu.


Midnight K






« Robot : machine de métal ou de plastique, dotée d’une programmation lui permettant d’accomplir des tâches simples. Exemple : le robot ménager a fini de nettoyer la cuisine.
Intelligence artificielle ou IA : programme informatique complexe reproduisant l’intelligence humaine, capable d’apprendre par lui-même et de prendre des décisions. Exemple : j’ai beaucoup aimé le concerto composé par l’IA de l’université.
Simulacre : IA dans un corps de chair artificiel, généralement de forme humaine. Exemple : tu as vu comme le Simulacre du voisin est mignon ?»

Encyclopédie bionique amusante, Hideto Calvin, 2091



20 septembre 2123 : 19h10

Ta lame se pose délicatement sur sa gorge et une goutte écarlate perle et roule sur sa peau. Il laisse échapper un couinement. Le combat n’a duré que quelques secondes. Il t’a sous-estimée, naturellement. Une femme, petite, pas de gros flingue apparent : aucun danger. Il s’est trompé.

Les ombres de la ruelle s’allongent lentement tandis que, un à un, les néons des échoppes s’allument en grésillant. Quelque part, on a mis du poisson à griller. Ta main ne tremble pas ; tu as fait cela des centaines de fois. Il tente de se débattre mais ta prise est solide et il ne réussit qu’à se couper un peu plus profondément sur ton poignard. Un filet de sang vient imbiber le col de son sweat-shirt fluo. Il te porte un violent coup de coude. Le métal noir de ton armure s’éclaire de minuscules lumières en absorbant l’essentiel du choc. Tu annonces d’une voix posée :
— Je vous prie d’accepter votre défaite avec calme et dignité. Une résistance de votre part me contraindrait à vous amputer d’un membre.
Tu sens son corps s’immobiliser et sa respiration se bloquer. Il bredouille sa reddition.

20 septembre 2123 : 19h45

Un petit tintement à ton oreille t’annonce que la récompense pour ton run a été déposée sur ton compte par les commanditaires. La somme a été versée rapidement : tu apprécies leur efficacité. Tu actives la visio et le nombre s’affiche dans ton champ virtuel. Quarante mille zeni seulement pour un braqueur d’épiceries. Ce n’est pas une grosse prise mais il a été facile à attraper.

Tu marches à travers un quartier populaire de ataKyoto, la partie moderne de la mégalopole japonaise. Dans le ciel sombre, des véhicules en auto-pilote se croisent à vive allure en clignotant. Autour de toi, la foule s’écoule, te frôlant sans jamais te toucher vraiment. Silhouettes vêtues de résilles fluo et de combinaisons de silicone, cheveux turquoise, orange, émeraude, visages ornés de tatouages lumineux que tu aperçois sans les regarder. Tu aimes cette sensation de te laisser porter par le courant, immergée dans le bourdonnement des conversations, entourée d’une masse de chair en mouvement, une petite partie d’un immense organisme, comme une cellule dérivant dans la circulation sanguine.

Les lumières de la ville déchirent la nuit de tous leurs néons, la teintent de pourpre. Partout des flèches chatoyantes, des messages clignotant, de mignons personnages souriant. Publicités pour la Shia le bonheur en pilule, pour Renouveau le dernier service de TechNoir qui promet la jeunesse aux vieillards et la richesse aux miséreux... Tu fronces les sourcils en te demandant de quoi il peut s’agir. Venant de cette corporation à la réputation sulfureuse, tout est possible. Sur l’hologramme, leur PDG sourit de toutes ses dents. Sa coupe de cheveux met en valeur l’étoile de platine à son front. Il est actuellement accusé d’avoir truqué l’élection du sénat planétaire mais cela le préoccupe manifestement moins que de rendre les gens un peu plus accros à ses produits. Tu sais que son flegme est justifié : la justice n’atteint jamais les riches.

Tu passes devant l’entrée en forme d’arche d’une des nombreuses galeries marchandes qui s’enfoncent profondément dans le pâté de maisons. Reliées les unes aux autres, elles forment un dédale de boutiques où l’on peut, dit-on, marcher pendant des jours sans revoir le ciel. Tu t’arrêtes un instant pour acheter une barquette de criquets au caramel. Assise sur un banc, tu observes le flot des véhicules automatiques en dégustant les insectes croustillants. Un petit groupe d’enfants menés par des robots-nounous passe dans la rue et tu ne peux t’empêcher de les suivre des yeux. Depuis que la moitié des femmes a quitté la planète pour la colonie Aldébaran cinquante ans auparavant, les enfants sont rares. Et les problèmes de stérilité liés à la pollution n’ont rien arrangé. Tu te remets en route. La marche te détend. Tu en as toujours besoin après la tension de la traque. Tu ne réfléchis plus, tu enfiles les rues au hasard, tes pensées flottant dans une sorte d’hypnose. Ton coeur bat au rythme de Kyoto, dont les parfums de cuisine, d’ozone et de sueur te parviennent malgré le filtre olfactif. Cette ville t’appartient comme tu lui appartiens.

Un peu plus loin, trois hommes tentent d’attirer ton attention. Leurs regards effrontés glissent sur ta silhouette athlétique moulée dans une armure de synthénium. Peut-être se disent-ils que, maquillée, tes cheveux noirs tombant sur tes épaules plutôt qu’étroitement serrés dans ce chignon sévère, tu serais belle. Peut-être tes yeux bridés leur paraissent-ils exotiques. L’un d’entre eux te parle en américain ; tu feins de ne pas comprendre. Il tend la main pour te toucher comme tu le dépasses mais tu l’esquives avec aisance. Ils te suivent. Trois de plus qui n’ont rien appris. Tu n’es pas inquiète. Ils ont beau faire chacun une tête de plus que toi, tu sais que tu pourras les maîtriser tous sans difficulté si cela devient nécessaire. Tu invoques la ville et laisses la foule t’entourer, t’absorber, te dérobant à tes poursuivants.

Une heure après tu fais la queue devant une échoppe de gyoza. Le tenancier, un vieil homme aux longues moustaches soyeuses, manie les baguettes avec adresse, prélevant les raviolis qui dorent dans les poêles. La chaleur fait onduler l’air déjà surchauffé de la ville. Des éclats de voix te tirent de ta rêverie : un homme coiffé de dreadlocks bleues tente de doubler dans la file une jeune femme qui proteste de manière sonore. Tu observes la scène avec désapprobation. Ce genre d’individus égoïstes et irrespectueux du règlement est la cause de la déliquescence du monde. Ils consomment au lieu d’apprécier, s’abrutissent au lieu de s’ouvrir, salissent ce qui est beau.

L’altercation s’envenime tandis que la femme refuse de céder. L’homme lève le bras sur elle. Un éclair d’argent, un sifflement : un shuriken se fiche dans son poignet. Le grugeur pousse un glapissement de douleur et arrache l’étoile de métal de sa chair, libérant une gerbe de sang. Il rugit de colère et ses yeux fous scrutent la foule autour de lui. Les baguettes rapides du tenancier se sont immobilisées, les clients inquiets retiennent leur souffle. Tes yeux noirs se plantent dans ceux du fauteur de trouble. Tu tiens un deuxième shuriken bien en évidence, un léger sourire plane sur tes lèvres :
— Je n’ai pas pour habitude de tuer les gens gratuitement mais, pour quelqu'un comme vous, je peux faire une exception. Vous serez bien aimable de reprendre votre place dans la file.

20 septembre 2123 : 21h55

Tu descends du métro et tu parcours les rues sombres, quasiment désertes. Cette partie de la ville est dépourvue de boutiques, d’holos chatoyants pour illuminer la nuit. Les rares personnes que tu croises se dissimulent sous des capuches malgré la chaleur moite. Au loin, un chat lâche un cri mélancolique. Ton filtre te préserve des relents de bitume et d’ordures mais tu les imagines tout de même. Le son mat de gouttes s’écrasant sur les toits de tôle et une averse démarre. Tu tends un instant ton visage à la pluie tiède puis tu reprends ta route. La façade déjà délabrée de l’immeuble de ta mère a souffert lors du dernier typhon : un morceau de la corniche s’est effondré et l’ampoule du réverbère agonise en clignotant. Tu observes les dégâts. Depuis que les Envoyés, ces êtres étranges venus de l’espace, ont commencé la restauration de l’écosystème, les typhons se sont faits moins fréquents et moins dévastateurs. La gangue de pollution qui enserre la planète est encore bien présente mais la vie renaît déjà par endroits. Tu soupires en pensant aux terroristes qui les combattent, pour la seule raison qu’ils ne connaissent pas leurs motivations réelles. Imbéciles. Une main tendue est une main tendue, fût-elle à trois doigts.

Tu montes rapidement le colimaçon extérieur de l’immeuble, dont la rampe rouillée se délite à ton contact. Soudain, une voix éclate dans la nuit, grave et coléreuse. Avant d’y avoir pensé, tu cours dans l’escalier. Un goût amer emplit ta bouche et de sombres souvenirs émergent des recoins de ta mémoire.

Tu ouvres à la volée la porte du studio et t’engouffres dans l’étroit couloir encombré. Tant pis pour les chaussures. L’adrénaline se déverse dans tes veines à la pensée qu’on ait pu toucher ta mère. Quelqu’un va peut-être mourir ce soir, finalement. Dans la pièce, elle recule contre l’armoire, protégeant d’un bras son visage sur lequel s’épanouit une fleur violacée. Il la surplombe. Tu le jauges en une fraction de seconde. La mâchoire carrée, des bijoux clinquant, une chemise ouverte sur un torse velu. Le genre à aimer le golden ball et les bagnoles qui font du bruit. Tu avances droit sur lui, sans un mot. Il a juste le temps de commencer à tourner la tête et ton poing ganté lui défonce la mâchoire. Les os craquent, trois dents jaillissent de sa bouche dans un filet de sang et de salive. Il s’effondre, à demi sonné. Ta mère pousse un cri perçant et se cache les yeux.

Tu enjambes l’homme avant de le saisir par le col. Il te fixe sans comprendre, hébété, trop abruti pour avoir peur. Un calme glacé t’a envahi, comme du mercure dans tes veines. Il tente de se dégager. Pauvre larve pathétique. Il n’a pas encore compris qu’il est devenu la proie. Tu frappes de nouveau, une fois, deux fois et son sourcil explose sous l’impact. Il hurle, cette fois et balbutie des supplications, rendues inintelligibles par ses dents brisées. Tu pourrais l’achever mais il n’en vaut pas la peine. Tu le laisses retomber et tu t’accroupis au dessus de lui. Son visage est une ruine sanguinolente.
— Je vous prie de m’écouter attentivement. Hochez si vous comprenez ce que je dis. Bien. Vous ne reviendrez jamais plus dans cet appartement. Vous ne vous approcherez jamais plus de ma mère. Si vous le faites, je vous traquerai et je vous tuerai. Hochez si vous êtes d’accord. Bien. A présent, partez, je vous prie.

Tu te lèves et tu t’écartes de lui. Il se redresse avec difficulté puis titube vers la sortie, sans cesser de te fixer, les yeux écarquillés de terreur. Te désintéressant de lui, tu t’agenouilles aux côtés de ta mère. Elle s’est affaissée dans le coin de la minuscule pièce, sur le tatami usé, les yeux clos, les bras serrés autour de son corps. Tu retires tes gants et tu effleures sa joue pâle et humide. Ton index se porte machinalement à ta bouche ; cela fait bien longtemps que tu as oublié le goût des larmes. Elle ouvre les yeux :
— Kaede-chan... Tu ne l’as pas... Où est-il ?
— Il ne reviendra plus, mère.

Tu la fais lever et tu la conduis dans la salle de bain exiguë. Tu désinfectes sa pommette et la couvre délicatement d’un synthéderme. Elle te fixe et finit par murmurer :
— Il avait l’air gentil... je t’assure.
— Autant que mon père ?
Ton ton est dur, l’ironie, acide. Elle soupire puis se tourne vers le miroir et rajuste les mèches de cheveux qui dissimulent son étoile de fer. Dehors, la pluie a redoublé et gifle les vitres. Tu reprends, sur un ton plus doux :
— Désolée pour les chaussures.
— Ça ne fait rien.

Elle retourne dans la pièce principale et ramasse la boite en carton que tu as lâchée dans le feu du combat. Le délicieux parfum de friture et de gingembre des gyoza se répand dans la pièce. Tu déposes discrètement une plaque de crédit dans le couloir et tu ouvres la porte.
— Tu ne restes pas les manger avec moi, Kaede-chan ?
— J’ai un rendez-vous.
— As-tu trouvé des informations sur ta soeur?
— Toujours pas. A bientôt, mère.

Tu sors sous la pluie battante. Tu descends l’escalier, enfiles les rues sales. Megumi. Pour la millième fois, tu te demandes si tu aurais pu éviter ce qui s’est passé. Si tu aurais pu mieux la protéger. Où peut-elle être ? Est-elle seulement encore en vie ? L’eau ruisselle sur ton visage. Ne plus penser à ça, laisser la pluie laver le chagrin et les doutes...

20 septembre 2123 : 22h35

Tu laisses couler l’eau longtemps. Chaude, très chaude. Les yeux fermés, tu respires profondément. Le souvenir éclate à la surface de ta conscience. Un bassin naturel, l’odeur du souffre, l’eau si brûlante que ta peau virait à l’écarlate. Les longues heures paisibles passées à refaire le monde avec ta soeur. C’est si loin. Presque une autre vie.

Tu sors de la douche et tu traverses la chambre spacieuse jusqu’au dressing. En pyjama, tu prépares le repas, mécaniquement, sans faim ni envie. Tu t’assois à la table basse avec ton plateau et tu tires le câble d’alimentation. Tu soulèves ta veste de pyjama pour découvrir le port métallique à ton flanc dans lequel tu branches la prise. Tes organes artificiels ont besoin d’un repas, eux aussi.

Le chat vient se frotter contre toi et il se love à tes côtés. Tu caresses sa fourrure, douce comme de la soie. Son ronronnement paraît étrangement sonore dans le silence de l’appartement. Il résonne sur les étagères impeccablement rangées, sur les murs ornés d’estampes anciennes, sur le boîtier Narcos haute définition flambant neuf, sur ton matériel d’entraînement. Par la grande baie vitrée, on aperçoit la haute silhouette de la tour de Kyoto. Tu la contemples un moment. Sa soucoupe illuminée ressemble étrangement aux vaisseaux spatiaux des Envoyés. Ta main s’attarde sur le chat, lissant ses oreilles veloutées, glissant le long de ses lignes fluides. Le parfum âcre du thé vert te rappelle soudain que tu dois manger. Tu avales rapidement le riz et l’omelette et tu revêts ton armure. Des faisceaux de points scintillant t’indiquent qu’elle est chargée. Le métal flexible s’ajuste automatiquement à ton corps, à peine plus épais qu’une combinaison. Tu passes une veste de kimono par dessus ; inutile d’alarmer les bourgeois.

Avant de quitter l’appartement, tu débranches le chat. Le logo Replik apparaît un instant dans ses yeux robotiques tandis qu’il passe en veille. Tu traverses à pas rapides le hall de marbre de la résidence et tu actives d’une pensée tes filtres olfactifs. Tu as rendez-vous avec ton contact dans un bar branché du nom de Strange Pleasures. Ce n’est qu’à quelques stations de métro. Quelques minutes plus tard, tu contemples la façade du bar qui annonce clairement la couleur : lasers aux couleurs criardes perçant la nuit, enseigne géante dont les lettres sont formées de corps nus enlacés. Le vigile scanne l’étoile d’argent à ton front puis se rapproche de toi et te flaire. Ses pupilles fendues et l’implantation particulière de ses cheveux trahissent des greffes génomiques animales. Il détecte une de tes lames et tu le récompenses d’une somme rondelette pour pouvoir la conserver. Ce poignard d’acier sert de diversion pour tes autres jouets, tous en neutrinium.

Tu pénètres dans le bar. Le bruit, la chaleur et le monde t’assaillent aussitôt. Ici, la sensation de baigner dans la foule cesse d’être plaisante pour devenir invasive. Les gens te touchent, te fixent, t’interpellent. Une femme à la peau sombre, vêtue d’un bikini rose pailleté, tente de te saisir par la taille, un homme en bustier lacé te tend des pilules de syntonie que tu déclines d’un geste sec. Tu parcours un couloir et débouche dans l’espace principal, une vaste salle ronde, entourée d’une mezzanine. Au centre, une foule de gens à trois quart nus se vautre sur un gigantesque coussin lamé or, masse incongrue de bras et de jambes entremêlés. Beaucoup boivent des cocktails, certains fument des narcotiques dont les vapeurs de diverses couleurs s’élèvent en spiralant vers le plafond, certain encore sont engagés dans des étreintes charnelles. Tu fronces les sourcils en te félicitant que le filtre te préserve de l’odeur lourde des corps nus et de l’alcool.

Ton implant cortical a scanné le lieu et repéré ton contact, à deux salles de là. Tu contournes le hall en fendant la foule. Tu esquives une main qui se tend vers tes fesses, contournes un robot-serveur, repousses sans ménagement un homme aux prothèses de bras grotesquement volumineuses. La chaleur, les jeux de lumières hypnotiques et les nappes de fantasmusique t’assaillent, te montent à la tête. Tu cherches à avancer plus vite pour échapper au chaos ambiant mais tu es comme engluée dans la marée humaine. Des éclats de rire, des gémissements, des froissements de latex résonnent tout autour de toi. Des poissons holographiques tourbillonnent dans ton champ de vision, une fourrure frôle ton visage, quelque chose s’accroche un instant à tes cheveux. Tu serres les dents et ta main se porte par réflexe à ta ceinture et à tes armes.

Tu entres dans une nouvelle salle où des sphères lumineuses jaune d’or flottent un peu partout. Tu dépasses un mutant aux mains griffues difformes, un adolescent à trois yeux, à la taille ridiculement mince modifiée par chirurgie. La nausée te gagne, tes muscles se crispent. Une des sphères dorées explosent à côté de toi dans un nuage de paillettes et une brume de liquide. Un homme vêtu d’un extravagant manteau de plumes te tend un verre que tu refuses sans t’arrêter. Des godemichets chromés aux formes baroques passent de mains en mains. Tu sens un courant d’air sur ta nuque et tu fais volte-face, le poignard à la main. L’homme t’a saisie par ta veste de soie. Il te sourit stupidement au travers du brouillard de la drogue. Une partie de son crâne est en plexi transparent et laisse voir des lueurs arc-en-ciel. Sa main se tend vers toi. Ta lame se pose sur sa braguette :
— Si vous me touchez, monsieur, il vous faudra une prothèse de plus.

Un moment plus tard, tu te laisses tomber, hors d’haleine, dans un canapé de plastique. Sur la table basse, de nombreuses fioles de saké vides alignent leurs cols de faïence. Le contact est un gaijin à la peau ocre, aux cheveux pourpres coiffés en crête. A côté de lui est assise une pâle jeune fille. Tu les salues d’une inclination de la tête. Il te tend la main avec enthousiasme :
— Je suis Ron McKay et voici mon amie Syl. Midnight K, c’est un grand honneur pour moi de vous rencontrer !
Tu gardes les bras croisés. Ton visage est dur, tendu. Tu as hâte d’en finir pour pouvoir quitter ce lieu. Il se racle la gorge et continue :
— Je... j’ai vu vos états de service. Remarquable. J’admire votre puissance de travail.
— J’ai connu la pauvreté autrefois. Cela n’arrivera plus.
— Oui, bien sûr, l’argent gouverne le monde, n’est-ce pas ?
Il éclate d’un rire nerveux et touche machinalement l’étoile d’or sur son front.

A côté de lui, sa partenaire te fixe sans ciller. Tu lui rends son regard tandis que le contact débite des banalités sur le capitalisme et les méga-corporations. Son visage calme, quelque chose d’imperceptible dans son attitude... une Simulacre. Une IA dans un corps de chair artificiel. Même s’ils sont biologiquement identiques aux humains, tu les repères toujours. Le t-shirt qu’elle porte le confirme, avec son logo en forme de pomme. La fameuse pomme de Nimbéa. Tu gardes un souvenir très précis du discours de Nimbéa Calvin pour le droit des Simulacres à être reconnus vivants et libres. Comment reconnaît-on une pomme ? Si cela ressemble à une pomme, a le goût d’une pomme, son parfum, son ADN... si rien ne permet de l’en distinguer, alors n’en est-ce pas une ? Comment reconnaît-on la vie ? La célèbre neuro-généticienne t’a beaucoup inspirée quand tu étais petite. Tu sauvegardais tous les articles de presse qui parlaient d’elle. Et son histoire d’amour controversée avec son garde du corps synthétique faisait rêver ta soeur. Tu dis doucement :
— J’aime bien votre t-shirt.
La fille te sourit. Un sourire chaleureux. Elle a bien compris que ton approbation va au delà du motif en forme de fruit. Un instant, tu te sens reliée à elle. Elle est une conscience virtuelle dans un corps de chair. Tu es un être de chair dont la conscience et les organes sont améliorés par des implants cybernétiques. Améliorés à quel point ? N’es-tu pas toi aussi un peu virtuelle ?

Le contact a fini son monologue et attend que tu t’intéresses à lui, l’air gêné. Tu te tournes vers lui en silence. Il s’éclaircit la gorge :
— Au sujet du run... Il s’agit de retrouver un objet qui a été...
— Donnez-moi l’adresse, je vous prie ; cela suffira.
L’homme sursaute puis lisse sa crête de cheveux pourpres. Il sort de sa poche un petit cristal. Tu le glisses dans le mini lecteur à ta ceinture.
— Le client a précisé que...
— C’est urgent. J’ai compris. Je m’en vais à présent. Passez une bonne soirée.
Tu te lèves et tu t’inclines légèrement. La Simulacre te sourit.

Est', au bout de sa vie mais presque au bout de son texte.


  
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Réponses à ce message :
3 WA 159 : participation 2/3 - Estellanara (Mer 10 jun 2020 à 21:52)
       4 WA 159 : participation 3/3 - Estellanara (Dim 17 jan 2021 à 19:14)
       4 Partir chasser le dragon… (pour les connaisseurs !) - Maedhros (Sam 27 jun 2020 à 19:57)
              5 Merci pour ta lecture !! - Estellanara (Dim 17 jan 2021 à 19:17)


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