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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Samedi 21 aout 2010 à 20:12:15
8 - LA RAGE DE L’ANGE




Après m’être restauré, j’ai senti la présence de Louis.

« Plus tard ! » Je voulais couper à ses questions et ses conseils. « Plus tard ! »

Louis s’est renfrogné. Il a croisé les bras. Quand il fait ça, il ne bouge pas tant que je n’ai pas apporté un minimum d’explications. Mais j’étais pressé. L’appel du masque me taraudait.

« Je ne dirai rien mais tu peux rester. Au point où j’en suis de cette histoire, autant que tu sois là pour veiller pendant mon euh... disons absence ! »

Louis m’observa pendant que je posais le masque sur mon visage. Puis tout s’estompa..


La scène est si petite, si loin et les chanteurs minuscules mais la magie de l’acoustique est à l’oeuvre. La musique emplit la rotonde où je me tiens, là où le grand lustre est remonté pour son entretien. Elle donne naissance à d’étranges échos spectraux qui s’élèvent en spirale autour de moi. Je suis penché au-dessus du vide, au-dessus de ces centaines d’âmes qui communient ensemble dans la perfection et la grâce de ces voix, environnées de la puissance et l’émotion d’un orchestre animé d’une vie propre. Je suis exactement à la place où les anges sont sensés être, tout en haut des cieux, au plus haut du firmament.

Elle est là comme à chaque fois, au centre de la scène. C’est l’acte III. Elle chante merveilleusement dans l’éclat virevoltant des lumières de la rampe. Sa voix cristalline transperce mon coeur. Chaque mot est une flèche barbelée qui s’enfonce en vrillant profondément dans ma chair. Comment ai-je pu être aussi sot ? Est-ce moi qui parle ou bien le masque ? Il me devient de plus en plus difficile de séparer ce que je suis de ce que le masque veut que je sois. Comment ai-je pu être aveuglé par un amour inespéré ? Christine est là et ses bras se tendent vers les loges, vers sa loge. Vers lui. Je mords mon poing de rage et ma bouche exhale un grondement furieux qui fouaille mes entrailles. Elle l’aime. Lui. Il est beau. Il est riche. Il l’aime depuis longtemps. Je me maudis d’avoir pu croire que ce combat inégal tournerait en ma faveur. A travers mes larmes, je la vois seule sur cette immense scène où elle chante divinement son amour pour un autre.

Elle a osé... elle a osé... je me bouche les oreilles pour ne plus entendre cette musique. Sa voix. Je lui ai tout donné, tout appris, comme son père lui avait prédit. Mais dans mon aveuglement, j’avais oublié que les anges ne peuvent être aimés, tout juste priés. Comment aurait-elle pu aimer un ange ? Alors elle a aimé un homme. Raoul. Ce vaniteux et ce précieux agrippé à la balustrade de sa loge comme un amoureux transi. Mes yeux percent les ténèbres aussi sûrement que ceux des créatures de la nuit qui peuplent mon royaume souterrain.

Je ne peux plus supporter d’entendre la moindre note même si à la fin, les amants abusés seront séparés par la mort. Il faut que j’assouvisse mon courroux et ma rage. Je m’écarte de l’ouverture qui surplombe la salle en fer à cheval. J’ai déjà préparé l’instrument de ma vengeance. Un mécanisme infernal qui épouse les câbles soutenant l’énorme masse du gigantesque lustre, cette verrue boursouflée qui enlaidit l’équilibre des gracieuses proportions de ce théâtre à l’italienne. Je n’ai qu’un geste à faire, un interrupteur à basculer et les câbles seront sectionnés, libérant mon fléau du haut des cieux pour le précipiter sur les témoins de mon malheur. Ils connaissent l’histoire et plaignent cependant Marguerite et son amant insensé. Faust a vendu son âme au Diable. Il a eu beau gesticuler pour tenter d’échapper au Prince des Menteurs, rien n’a suffit. Christine m’appartient comme Faust appartient au Diable. Si elle n’est pas mienne, elle ne sera à nul autre.

Je les hais et je la désire. Moi, j’aurais écrit pour elle des symphonies qui auraient fait pleurer les anges. J’aurais écrit des portées jamais entendues et des accords miraculeux. Oui, je suis monstrueux et le masque que je porte cache cette laideur qui fait peur aux hommes. O Seigneur, ne peuvent-ils discerner au-delà des simples apparences, au-delà du rictus qui tord ma bouche, au-delà des traits tourmentés que tu m’as donnés? Ne peuvent-ils concevoir les trésors que j’aurais pu leur apporter et la joie qui aurait transfiguré leurs âmes. Oui, j’aurais écrit des pages et des pages de musique sacrée plus belles que celles des plus grands mais il n’y a plus aucun espoir à présent. La femme que j’aime m’est à tout jamais inaccessible. Interdite. Elle ne lira jamais dans mes yeux autre chose que d’aimables conseils et non pas le désir que je brûle de lui montrer ! Non, Christine aime Raoul et le monde s’arrête là pour moi.

Il n’est pas encore venu le moment où ma colère s’abattra sur eux ! Je la sens croître en moi, investissant chaque cellule de mon être, saturant mon sang et mes poumons. Oui, viens... viens... donne-moi la force d’accomplir mon destin !

Les bâtisseurs de ce théâtre ont creusé trop profondément, réveillant des ombres assoupies près de l’eau, des ombres qui ont glissé sans bruit entre les murs, chassées et repoussées par les pelles et les pioches des ouvriers. Les imprudents ont creusé trop profondément. Là où s’étend mon royaume. Près du lac s’élève mon palais. Je me souviens de mon désarroi et de ma frustration quand les portes se sont refermées devant moi. Le directeur n’a pas daigné jeté le moindre regard sur mes partitions. Il a essayé de me regarder mais a vite détourné les yeux d’un air dégoûté qu’il n’a pas pris la peine de dissimuler. J’ai déguerpi parce que je me croyais coupable. Mais ce n’était pas moi. Non.

J’ai suivi des couloirs et des escaliers, des escaliers qui s’enfonçaient toujours plus profondément, empruntant des tunnels de chantier oubliés, des passages condamnés qui s’ouvraient devant moi, des salles emplies de décors fantomatiques. J’ai appris à vivre dans les ombres mais mon coeur chérissait toujours autant la lumière des cieux. J’ai écrit ma musique mais j’étais le seul à l’entendre au bord du lac. Dans ma tête, je distinguais la tonalité de chaque instrument, l’éclat des cuivres, le soyeux des cordes, le souffle des bois et le rythme des percussions. Je conduisais l’ensemble et quand je fermais les yeux, je m’imaginais dressé dans la fosse d’orchestre. Les créatures de la nuit m’ont accepté et je suis devenu l’une d’entre elles, habillé de noir et paré d’un masque subtilisé sur l’établi d’un accessoiriste.

C’est ainsi que j’ai apprivoisé Christine. Sa voix m’avait attiré. C’était un diamant brut enfermé dans sa gangue. Je lui ai appris à placer sa voix, à moduler ses gammes et un jour, elle chanta sur la scène de ce théâtre où elle connût rapidement le triomphe. J’étais heureux, prêt à écrire pour elle les plus magnifiques opéras. Mais elle aime Raoul. Alors cela ne sera pas.

Il est temps. Trente mètres plus bas, Méphisto s’exclame :

O nuit, étends sur eux ton ombre!
Amour, ferme mon âme aux remords importuns!
Et vous, fleurs aux subtils parfums,
Epanouissez-vous sous cette main maudite!
Achevez de troubler le coeur de Marguerite!...


Je bascule l’interrupteur et je m’échappe par une porte latérale. Mes fleurs vont s’épanouir en gerbes explosives. Derrière moi, la déflagration secoue la structure même du bâtiment. L’espace d’une seconde, le silence se forme puis des hurlements s’élèvent, des clameurs rugies par mille gorges pendant que l’énorme boule de cristal effectue sa prodigieuse chute droit sur les premiers rangs des spectateurs. Je n’assiste pas au spectacle. Je l’ai vu cent fois dans mes rêves. Et mes rêves ne mentent pas. Jamais. Des gémissements ont succédé aux cris et des sirènes mugissent des appels au secours. Ils ont payé. Ne suis-je pas le Fantôme de l’Opéra qui tient leurs vies entre ses mains ?

Ma cape noire vole derrière moi pendant que je dévale le grand escalier, passant en trombe devant des gardes républicains ébahis en uniforme d’apparat qui n’ont pas encore compris toute l’horreur de la situation. J’ai un compte à régler. Un compte à solder. Une loge à gagner. Ils seront là-bas et aucune force dans ce monde ne pourra m’arrêter. Christine est mienne pour l’éternité. Elle viendra avec moi et elle sera ma reine dans mon palais souterrain, reine des ombres qui chantera pour moi, seulement pour moi.


Que me dit cette toute petite voix qui essaie de se faire entendre dans le tumulte de mon crâne ? Je ne parviens pas à comprendre. Elle est couverte par l’orage qui ébranle mon âme. C’est comme écouter une voix lointaine de l’autre côté d’un océan furieux. Je sais que je devrais me concentrer mais les rejoindre est mon seul but. Je n’ai pas le temps. Pas le temps. Pas le temps.

Je débouche sur le couloir des loges là où le vicomte dispose de la sienne. Je dois me frayer un passage pour remonter le courant frénétique des spectateurs qui fuient la tragédie. Ne leur a-t-on pas dit, au guichet, qu’ils avaient effectivement payer pour assister à une tragédie ? J’arrive à sa hauteur. La porte est ouverte. Je pénètre et je découvre qu’elle est vide. Je m’avance et je ne laisse pas mes regards être distraits par la grande confusion qui règne dans la salle. Par le lustre qui s’est écrasé sur les trois premiers rangs. Par le début d’incendie qui est combattu par quelques pompiers. Par les corps désarticulés qui gisent autour. Non, tout cela ne m’intéresse pas. C’est le tableau fidèle de ce que j’ai rêvé. Que sont-ils pour moi ? Des ombres chinoises, de simples ombres sur le mur.

Non, je fixe le fond de la scène où se tiennent deux silhouettes que je reconnais immédiatement. Eux. Elle m’a vu aussi. Elle tend son bras vers moi tout en lui criant quelque chose que je n’entends pas. Il regarde dans ma direction et il l’entraîne vivement vers la cour, derrière les lourds décor. Ils disparaissent de ma vue. Je hurle de rage et plusieurs personnes se détournent de leur besogne. Je peux lire dans leurs yeux une stupide frayeur. Plusieurs policiers, sifflet à la bouche, convergent vers moi. Je hausse les épaules. Pauvres fous ! Je me replie dans le fond de la loge et je m’éclipse par des passages que moi seul connaît.

Je me précipite à leur poursuite. La tempête fait toujours rage sous mon crâne. Je respire leur piste. Je prends des raccourcis ignorés et je suis bientôt sur leurs talons. Ils fuient devant moi comme du gibier devant le chasseur. Ils gravissent les marches, toujours plus haut, toujours plus haut... où pensent-ils trouver un asile qui les soustraira à mon ire ? Je suis presque en mesure d’apercevoir leurs dos. Je me rapproche sûrement. Ils ont beau être jeunes et résistants, je connais le moindre recoin de ce bâtiment. Ils se dirigent dans la mauvaise direction. Devant eux, c’est une impasse. Il n’existe aucune échappatoire sur les toits de l’opéra. Une dernière porte à franchir.

Comment, elle me résiste ? Quelque chose l’empêche de s’ouvrir de plus de quelques centimètres. L’air frais de la nuit me caresse les narines. Je gronde de dépit. Croient-ils que ce fragile rempart tiendra longtemps sous mes assauts ? Je donne de grands coups d’épaule qui font trembler le chambranle. Un fantôme passe au travers des murs. Pas moi. Je cogne de plus en plus fort et l’huisserie geint à chaque coup davantage. Un dernier coup de boutoir et la porte s’abat avec bruit sur le revêtement métallique. A mes pieds, Paris s’étend en grappes lumineuses et derrière-moi Apollon tend vers des cieux bouchés une lyre d’or.

Ils sont à quelques pas et nulle part où aller. Christine jette des regards épouvantés au-delà du parapet mais la hauteur est vertigineuse. Je suis chez moi ici aussi. Les anges ne vivent-ils pas dans les cieux? Les hommes rampent sur la terre et la terre est si loin. Raoul se place devant Christine. Il a le souffle court. Sa bedaine naissante ne l’a pas aidé. Comment Christine peut-elle aimer cet être tel que lui? Je ne transpire même pas et je bloque la seule voie possible.

« Christine, dis-je froidement, n’escompte pas m’échapper encore. Tu n’as pas d’ailes pour t’envoler hors de mon atteinte. Tu ne l’aimes pas réellement! Tu aimes ce qu’il représente, un amour d’enfance. Il n’y a rien de plus fugace que les rêves d’enfant ! »

Raoul fit un pas un avant :

« Démon, fantôme ou quel que soit ton nom, Christine m’aime et n’aimera que moi. Tu pourras faire ce que tu voudras, son coeur t’es à jamais fermé ! »

Je pousse un cri étranglé en le saisissant par le col de sa redingote. Il n’a pas esquissé le moindre geste. Je suis trop rapide pour lui. Je rapproche son visage du mien, presque peau contre peau. La petite voix se fait plus insistante mais je la repousse à nouveau. Il n’est pas temps.

« Qui es-tu ? Qui es-tu pour aimer Christine ? L’as-tu bien entendue chanter ? Dis-moi, mortel, est-il plus beau chant sur Terre pour le Seigneur? »
« Non ! Non ! » souffle-t-il.
« Est-ce toi qui a fait ce miracle ? »
« Non ! » avoue-t-il
« Alors qui ? »
« Vous ! »
«« C’est ce que parvient à faire un Ange ! Alors qui aime le plus Christine, Raoul ? »

Il ne répond pas et détourne les yeux. Je le soulève comme un fétu de paille et le suspend au-dessus du vide. La petite voix se faufile, s’infiltre, essaie de dominer le grondement du volcan qui tonne dans ma tête.

« Alors mérites-tu de vivre Raoul? Dis-moi.»

« Attend ! »

La voix de Christine, chaude et vibrante, arrête mon geste. Mon oiseau du ciel pose sa petite main sur mon bras et, docile, je repose mon fardeau sans ménagement sur le toit.

« Je veux chanter une dernière fois sous la lumière du ciel ! Le permets-tu ? Pour l’amour de moi ?»

Comment refuser mon amour ? J’acquiesce lentement, sentant confusément que je perds le contrôle de la situation. Je reprends ma place devant la porte défoncée. Je perçois dans le lointain des brouhahas. On nous cherche. Il ne reste que peu de temps. Je fronce les sourcils pour écarter une petite voix importune.

Christine recule jusqu’au parapet derrière elle. Par enchantement, la lune se dévoile et l’inonde d’un lumière cendrée qui l’élève au-dessus de sa condition, comme si les cieux se montraient soudain attentifs à ce qui va se passer. Christine adresse un long regard à Raoul et sa voix s’élève pure et limpide comme l’eau jaillissant du cristal :

Je veux t'aimer et te chérir!...
Parle encore!
Je t'appartiens!... je t'adore!...
Pour toi je veux mourir!.


En disant ces mots, elle se laisse tomber en arrière et bascule au-delà du parapet. Je me précipite en vain mais je suis incapable de la retenir. Malgré mes bras tendus, elle disparaît dans les ombres qui noient la base du bâtiment. Raoul est secoué de sanglots. Je le maudis et le frappe, encore et encore. Il ne se défend pas malgré mes coups redoublés. Il finit par s’affaisser contre le dôme du toit. Un calme surnaturel descend du ciel, dispersant la tempête dans ma tête, apaisant cette rage qui brûlait au fond de mes entrailles.

Il ne reste plus rien. La petite voix s’élève alors distinctement dans ma tête et je l’écoute enfin.

« Regarde, regarde qui tu as-tué. Regarde bien ! »

Je me penche au-dessus du cadavre de Raoul. Il me semble soudain familier, plus proche, comme un frère... un frère ?

« Regarde-mieux ! » insiste la petite voix .

Je m’efforce de me concentrer. J’ai du mal. Ses traits, ce nez mais... c’est moi ! Moi ! moi ! Je deviens fou ! En hurlant de terreur, j ’arrache d’un geste le masque diabolique.

Je suis dans le salon. Louis est là. Il m’observe en silence. Il m’observe pendant que je pleure sans vraiment savoir pourquoi. Je pleure et je m’écroule sur le canapé. Je jette au loin ce masque démoniaque. J’ignore ce qu’il me veut. Comme un possédé, avec un rire de dément, j’ai chanté d’une voix éraillée à un Louis médusé :

Vains remords, risible folie!
Il est temps que mon coeur oublie!
Donne et buvons jusqu'à la lie!

Doux nectar, en ton ivresse
Tiens mon coeur enseveli!
Qu'un baiser de feu caresse
Jusqu'au jour mon front pâli!
Dans la coupe enchanteresse
Pour jamais je bois l'oubli!!


Puis j’ai crié :

« Louis, apporte-moi un bouteille de rhum. Une non entamée. Je suis maudit ! »

M


  
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