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Sur la Colline

La ligne d'horizon est floue au-dessus des champs. Une fine brume opacifie la cascade accrochée derrière le rideau verdoyant. Au pied de la colline, le village est toujours endormi. Seul veille le clocher, phare perdu au milieu des terres, phare pour les naufragés de la vie. Le mois de juin se précipite vers la saison d'or, c'est presque la fin du printemps, juste quelques heures à attendre. Quelques grappes de minutes suspendues sous le fléau du temps. Comme des myriades de grains de sable jetées au coeur du soleil, aussi éphémères que le brillant d'une aile de papillon....un jour encore !

Je suis assis. Les hautes herbes me cachent aux yeux du monde. Mon seul témoin est l'arbre, mon confident de toujours. Oh, je connais par coeur ce tronc haut et rugueux. Je peux sentir la sève à travers l'épaisse écorce. Cet être végétal tient une si grande place dans ma vie. Je suis parti tôt dans le petit matin. J'aime voir le réveil du village de ma place magique. Là, nul ne cherche à me découvrir, à m'admettre dans son jeu. Leur jeu. Le jeu. Je reste assis des heures durant, des heures qui s'écoulent au rythme d'éternité. Une éternité vaguement mouillée, resplendissante comme une goutte de rosée dans laquelle brille un minuscule soleil, capturant des reflets dansants dans son coeur liquide.

Je fais toujours face au levant. Et lorsque que la crête, de l'autre côté de la vallée, s'irise par enchantement, je sens une ardeur nouvelle croître au plus profond de mes veines. Je ne cherche pas à analyser, simplement ressentir. Goûter ce plaisir divin de ne pas être. Juste recevoir les sensations extérieures. Ne faire qu'un avec le chant de l'oiseau qui célèbre le jour nouveau. Avec le parfum entêtant de la fleur orangée. Avec la caresse du vent sur le visage.

J'entends distinctement la sonnerie de l'école appeler une dernière fois les retardataires qui s'engouffrent en riant dans le bâtiment au large préau. Je n'y prête aucune attention. Je n'y répondrai pas. Personne ne s'inquiètera de mon absence. Personne depuis un matin d'hiver.

J'imagine que je flotte au-dessus des herbes mauves et vertes de la colline, aussi léger qu'une libellule, qu'une aile de papillon, qu'une plume emportée au gré d'un vent vagabond. Se sentir léger, vide de poids, se détacher de la matière pour devenir un pur esprit. J'aperçois au-dessous les toits du village et le fin damier des champs bien dessinés autour. Mais au-delà, l'horizon est fermé par les fumées des villes. Alors je m'élève, toujours plus haut, dans le ciel, vers le soleil. Toujours plus haut, jusqu'à ce que je sente la libération toute proche. La Terre s'offre à moi dans tout son éclat, énorme boule où la glaise le dispute aux flaques d'eau aux teintes turquoise et cyan enlacées.

Mais la ronde des objets inanimés m'entraîne bien trop loin, danse de mort autour du globe. Je me libère de cette attraction fatale pour fuir vers l'espace sans limite qui m'appelle... qui m'appelle... écho infini :

" Viens... viens... viens... oh viens... VIENS... VITE ! "

Je ne prends pas garde lorsque je dépasse la toupie grisâtre et sans vie qui tourne sans cesse, frappée d'amnésie, telle un derviche tourneur cosmique. Il est grisant d'être un atome de vie dans un infini de mort. Dichotomie, j'aime ton nom. Dichotomie, dis-moi, sans toi, qu'est-ce qui existe ? Je crois qu'il y a quelque chose qui m'attend, là-bas, derrière les dernières étoiles. Quelque chose qui donnera un sens à mon existence.

Porté par les vents de l'espace, je dérive, dérive songeuse, dérive rêveuse. Ô Dieux insoumis qui hélez le Temps accroupis autour de votre autel froid et abandonné, vous connaissez la réponse. Vide autour de moi, vide à l'intérieur. Ne pas analyser, juste ressentir...ressentir. J'assiste à la naissance d'une étoile, tourbillon de matière et d'énergie. Naissance...ce mot me rappelle un autre espace, un autre temps. Les connexions sont hésitantes, presque effacées. Je dois me souvenir. C'est important. Naissance...mais ma mémoire me trahit à nouveau. Je sens une présence. Une voix fragile murmure tout près de mon oreille. Le murmure devient cri :

" Que fais-tu là ? Si loin de chez toi ? Reviens ! Rebrousse chemin. Il n'y a rien pour toi devant. Regagne l'endroit où tu dois être. Là où est ta place ! "
" Non ! Non ! " Mais ici, nul ne m'entend " Non, la Terre est trop petite ! Laissez-moi parcourir l'infini de l'espace, l'infini de mes rêves. Ne me réveillez pas. Pas encore ! "

Puis une sensation inhabituelle s'insinue dans mon âme et je me vois perdu dans une immensité noire, infime poussière au coeur d'un néant aveugle et chaotique.
" Qui es-tu ? "

La voix de cristal murmure à nouveau à mon oreille, sans répondre à ma question :
" Tu n'es pas ce que tu crois ! Rappelle-toi ! C'est le seul conseil que je puisse te donner sur ce chemin. Rentre chez toi ! "
" Non. La vie doit exister ailleurs, là où je pourrai vivre, n'est-ce pas ? Dites-moi que j'ai raison ! Dites-moi qu'il y a un espoir là-bas, loin d'ici ! "

Mais ma confiance est déjà ébranlée, toutes mes défenses s'écroulent en poussière. Seul le silence m'entoure désormais. J'ai soudain froid. Je n'ai plus le choix. Je regagne la Terre, celle que je connais, ce paquebot transgalactique unique et irremplaçable. La petite tâche sur le soleil grossit, c'est mon monde natal. Les marins rentrent toujours au port. Je tombe plus vite qu'une étoile filante jusqu'au sol où je me pose aussi léger que l'aile du papillon. Je suis de retour.

Je suis assis sur la colline. La voûte céleste s'est refermée, définitivement inaccessible. Je ne retournerai plus dans les étoiles. Une larme glisse sur ma joue. Et c'est le feu des astres qui explose sur terre. Fatigué, je m'allonge dans les hautes herbes. La lumière du soleil droit dans les yeux. Mais je ne cille pas.

Puis, tout doucement, mon corps s'enfonce lentement dans la terre grasse et moelleuse. La terre me boit peu à peu. Je peux sentir l'humus m'engloutir complètement. Une descente s'amorce. Je traverse les couches sédimentaires, les nappes phréatiques. Mes membres ne m'appartiennent plus. Ne pas analyser, juste ressentir. Mes bras et mes jambes s'étirent à devenir racines, plongeant profondément, cherchant eau et sels minéraux.

Ne pas analyser, juste ressentir. Mais une angoisse incoercible s'empare de moi

" Au secours ! A l'aide ! Je ne veux pas devenir végétal tourné vers le sol. Aidez-moi à sortir de ce cauchemar. Laissez-moi encore boire et courir. Sortez-moi de ce cauchemar ! "

La voix de cristal chuchote :
" Pourquoi gémir ? Pourquoi pleurer ? Tout meurt ! Tout retourne à la terre. La terre nourrit la vie. C'est dans l'ordre des choses ! Il te faut apprendre !"

Pourtant la terre me libère et je suis à nouveau allongé sur la colline, tout près de mon arbre. Je m'étire pour entendre le claquement de mes os. C'est merveilleux d'être vivant. Un bruit me fait sursauter. Inquiet, je me réfugie dans mon abri secret, impénétrable et sombre, un épais buisson d'épines.

J'aperçois un couple de jeunes gens. Ils se tiennent par la main et s'assoient dans l'ombre verte de l'arbre. Ils restent immobiles, ne parlent pas. En bas, la vallée respire paisiblement. Son souffle calme et profond s'élève comme l'écho d'un murmure. Je détaille froidement la scène. Pourtant, une gêne sourde dérange mon observation, jetant un trouble dans mon âme.

Le jeune homme passe son bras sur les épaules de la jeune fille. Encore un long moment s'écoule, le soleil décline imperceptiblement. Les ombres grandissent, l'air se fait plus léger. Le temps se décompose en longues séquences et l'espace en plans rapprochés. Je les vois s'étendre dans les hautes herbes qui se referment sur eux. Enfermant leur secret. Je ne comprends pas vraiment. Tout ce que je perçois ensuite m'est étranger, aussi étranger qu'une comète dans une nuit d'été.

Quelque chose ne parvient pas à se réveiller au fond de moi. J'écoute. J'ai vu ça ailleurs, autrement. Mais je n'arrive pas à établir le lien, la connexion. Mais...
Ne pas analyser.
Simplement être attentif.

Une onde de douceur, une marée de miel dans mes veines. Mon corps réagit curieusement. Ne pas analyser. Surtout ne pas analyser. Juste ressentir. Etre le réceptacle qui accueille ces nouvelles sensations. La situation m'échappe. Je perds le contrôle. En plein désarroi, je lève mes regards vers l'astre couchant. Les rayons sanglants embrasent les bois. La vallée s'immobilise progressivement.

Enfin, ils se lèvent. Je les vois rejoindre leur réel, se tenant serrés l'un contre l'autre. Serrés à ne faire plus qu'un. Ne pas analyser. Juste ressentir. Ressentir... cela devient difficile, complexe.

" Pourquoi, pourquoi n'ai-je pas éprouvé cette sensation ? "

Je m'écroule au sol, les larmes au bord des yeux. Je ne fais rien pour les retenir. Je pleure comme je n'avais jamais pleuré. Alors, la petite voix murmure au plus profond de mon être :

" Il est temps pour toi d'admettre. Viens. Rejoins-nous. Regagne enfin ta place. Celle qui t'attend. Réveille-toi, le rêve est passé. Tout doit rentrer dans l'ordre. Comprends-tu ? "

Alors, je m'élève dans les airs et plane vers le village, au-dessus de la tête de ses habitants. J'en reconnais certains. Nul ne fait attention à moi. Nul n'a besoin de voir mon jeu. Suivre ma partie. Je flotte près de la girouette plantée tout en haut du clocher, ce clocher qui veille sur eux. Pas sur moi. La grande cloche de bronze est immobile. Je m'approche de mon but, là où je dois me rendre.

Cet endroit m'est vaguement familier. Tout y est si triste, gris, blanc sale comme l'hiver. Ne pas analyser. Toujours ressentir.
Cela sent...
...La Mort !

Je m'arrête devant la pierre levée vers le ciel. Tout s'assombrit. Quelque chose se déchire dans ma mémoire. Les connexions se rétablissent.
La voix fragile me souffle une dernière fois :
" Tu est revenu là où tu dois être. Ne tremble pas. Tu n'analyseras jamais. Juste ressentir ! "
" Oui ! "
Et l'ombre descend lentement sur la pierre tombale. Elle s'y infiltre et se confond bientôt avec le froid éternel. A présent, chaque chose est à sa place. L'été est là mais je le verrai pas, condamné à renaître chaque printemps pour disparaître aux portes de l'été.
L'histoire est triste.
Sur la pierre dressée, deux lignes témoignent.
Et l'immobilité recouvre le cimetière.

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© Maedhros

Bande-son : The GOURISHANKAR : End Hands (plus particulièrement " Queer forest ", " End " et " Marvelous choice ".


Publication : 03 juillet 2007
Dernière modification : 04 juillet 2007


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3 Commentaires :

Estellanara Ecrire à Estellanara 
le 19-07-2007 à 17h04
C’est une maison bleue…
La fréquence des métaphores dans le premier paragraphe en fait quasiment un poème en prose ! Tiens, la méditation et la communion avec la nature seraient-ils des thèmes à la mode ? Ou est-ce l’été qui inspire nos auteurs ?
J’ai deviné avec l’allusion à l’école la nature de ton héros.
« Il est grisant d'être un atome de vie dans un infini de mort. Dichotomie, j'aime ton nom. » rhôôô ! c’est j...

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Ereneyes Ecrire à Ereneyes 
le 06-07-2007 à 14h12
Merci
J'ai apprécié voyager avec ce texte, mais j'avoue avoir eu des difficultés à m'y immergé complêtement lorsque les effets de styles et les adjectifs étaient très nombreux. cela dit je ne suis peut être tous simplement pas habitué à ce style d'écriture.
Narwa Roquen Ecrire à Narwa Roquen 
le 05-07-2007 à 19h16
Simple conte des Collines
Qu’elle est jolie, cette ballade doucement mélancolique au refrain de méditation inachevée…
Ici point de tentation de roman, tu es dans l’esquisse, la suggestion. Au point que le lecteur se sent frustré de ne pas être mis dans la confidence de tous les secrets que tu évoques sans jamais les révéler. L’acceptation est le début de la sagesse. Une fois de plus, elle ne vient pas à la première lectur...

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