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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Samedi 1 juillet 2017 à 00:18:30
Allez, un petit dernier pour la route... Ces temps derniers, j'ai été un peu éloigné du cercle mais j'y reviens avec plaisir.



ICI, C’EST CHEZ NOUS



La Bande Passante....


Quand Roberto pénétra dans le petit bar, il laissa derrière lui les échauffourées et le vacarme qui se poursuivaient sur le grand boulevard, à quelques centaines de mètres à peine de là. La petite salle était juste assez grande pour contenir la dizaine de tables plus très jeunes, les machines clinquantes de la Française des Jeux, le flipper fatigué et le long comptoir qui accusait aussi le poids des ans devant les alignements de bouteilles de toutes les couleurs. Dans le fond, une ouverture, basse et cintrée, laissait entrevoir une minuscule arrière-salle où trônait un vieux baby-foot, un rescapé héroïque des guerres numériques. Dans un angle, près du plafond, un large écran, qui jurait dans l’ambiance anachronique des lieux, diffusait une chaîne d’informations en continu. Le son en était coupé et cela ne paraissait déranger personne.

Le Rendez-Vous des Amis était un modeste bar de banlieue, pelotonné dans une petite rue tranquille à l’écart des grands axes. Il était le repaire de quelques poignées d’habitués, presque des initiés, qui habitaient pour la plupart les blocs de logements sociaux des alentours. Sa devanture était quelconque comme son enseigne qui avait traversé les années sans grande modification. Ses deux baies vitrées étaient enlaidies par des rideaux plissés pas très nets. Son intérieur ne respectait pas les canons à la mode, ce qui nuisait à sa piètre réputation sur les réseaux sociaux. Pourtant sa clientèle lui était fidèle. Elle gardait jalousement, comme un secret précieux, la quiétude sans âge, modeste mais appréciable, qui y régnait. Les prix n’étaient pas exorbitants, le patron et et son serveur étaient toujours cordiaux et ils connaissaient les petites habitudes de chacun. En fait, le petit bar était le rendez-vous quasi quotidien des membres d’une grande famille recomposée autour de quelques valeurs simples et conviviales. A son insu sans doute, il faisait honneur à une ancienne tradition presque oubliée. Il n’en restait pas beaucoup comme lui.

Roberto, celui qui avait surgi de l’extérieur, était dans la cinquantaine alerte. Son visage carré et avenant, dont les traits trahissaient des origines multiples, avait un teint tirant légèrement vers le bistre. Mais ses yeux focalisaient sur lui toute l’attention. Ils étaient d’un bleu extraordinairement profond, presque surnaturel. Dans ses jeunes années, quand les temps étaient différents, quand ils étaient plus légers, il en avait fait sans vergogne des armes de séduction massive. Puis la chaude lumière qui les habitait s’était peu à peu éteinte en même temps que les jours s’étaient assombris. Alors, s’ils demeuraient toujours aussi bleus, quelque chose les avait désertés. La gaîté, l’insouciance et la soif de vie avaient cédé la place, au fond des prunelles azur, à une mélancolie douce amère, comme celle qui hantait les combattants cassés revenant du front.

Il était vêtu d’un sweat à capuche, d’un jean élimé et de bottines montantes. Une écharpe à carreaux était entortillée autour de son cou tandis qu’à son épaule pendait un sac-à-dos bon marché. Des traces blanchâtres maculaient par endroits ses vêtements et ses cheveux. Il revenait de la manifestation.

Roberto connaissait la plupart de ceux qui étaient attablés en cette fin d’après-midi. Des saluts discrets furent échangés. Un simple signe de la tête ou un demi-sourire fugace. Les effusions trop voyantes n’étaient pas le genre de la maison. Le bar était un refuge pour une clientèle composée en grande partie de LOVAC. Dans le nouveau techno-jargon à la mode, ce terme désignait les travailleurs titulaires d’un contrat à faible valeur. Ces emplois avaient remplacé les antiques CDD et CDI au terme d’une réforme qui avait libéré le marché du travail et cantonné le chômage à un niveau résiduel. Tout le monde était heureux à présent. Certains l’étaient sans doute plus que d’autres mais la vie était-elle équitable? Malheureusement, les LOVAC ne suivaient pas de cours du soir de philosophie, après le travail. En cela, ils avaient tort.

Certes, la philosophie ne remplissait pas la gamelle mais elle apprenait à prendre sur soi, comme l’illustre Diogène assis à califourchon sur sa jarre. Le côté frugal de l’enseignement du philosophe était plaisant jusqu’à un certain point. Mais Diogène ne vivait pas dans une société 4.0 prodigue en services innovants qui répondaient à des besoins tout aussi éphémères qu’indispensables.

«Patron, un ballon de rouge ! » dit le nouveau venu en s’accoudant au comptoir, l’air harassé.

Le patron s’empressa de lui remplir le verre d’un vin à la belle robe vermillon, aussi léger que fruité. Roberto en but une longue gorgée qu’il garda en bouche avant de faire claquer sa langue contre le palais. Il reposa le verre à pied sur le zinc.

« Mazette, il est fameux, s’écria-t-il. C’est quoi, un côte du Rhône ? Ouais ? Montre-moi l’étiquette que je retienne son nom. J’irai au Leclerc pour voir s’il y est par hasard !  Très bon choix patron ! Respect, je te tire mon chapeau ! ».

En le portant à nouveau à sa bouche, Roberto vida cette fois-ci le verre :

« Ressers moi la même chose, s’il te plaît ! »

En attendant, Roberto ferma les yeux et les images de ce qu’il avait vécu quelques instants auparavant défilèrent à nouveau devant lui puis elles se bousculèrent en désordre, venant de bien plus loin, le tirant quelques heures dans le passé.

* * *

Il contemplait l’enveloppe cachetée posée sur la table. Oh, il savait bien ce qu’elle contenait, cette maudite enveloppe qui arborait le logo de son employeur, une grosse firme asiatique. S’il en ignorait les termes exacts, il en devinait aisément la signification. Il faisait partie de la dernière charrette. Putain, il en faisait partie. Lui. Il n’aurait jamais cru que cela arriverait aussi vite. Cela ne faisait pas cinq ans qu’il avait été recruté chez EASTERN SUN CORP sous contrat à haute valeur ajoutée, avec à la clé un très bon salaire à 5 chiffres. Cela lui avait permis de conserver le statut envié d’HIVAC. Il n’avait pas décroché en vain plusieurs diplômes à très fort coefficient d’employabilité.

La cybernétisation galopante de l’économie poussait les hommes vers la sortie des entreprises. De plus en plus de tâches, à la complexité croissante, étaient confiées à des machines ou à des applications qui, grâce à leur intelligence artificielle de plus en plus affûtée, se révélaient meilleures que le meilleur des humains.

Le 19ème siècle avait donné naissance au prolétariat ouvrier largement exploité. Le 21ème siècle l’avait progressivement enterré. Le siècle suivant avait consacré l’avènement d’un système économique recherchant à s’affranchir de l’intervention humaine. Si les PIB des pays développés profitèrent largement de ces transformations, le partage des richesses, lui, restait scotché deux siècles en arrière.

Les grandes migrations du 21ème siècle, liées aux dérèglements climatiques et aux soubresauts politiques, en expliquaient une grande partie. Les migrants avaient exercé une énorme pression sur les populations locales. De nombreuses crises, quelquefois violentes, avaient secoué les sociétés européennes qui peinaient toujours à pousser leur intégration. Mais le beau navire n’avait pas chaviré, plusieurs expériences isolationnistes ou populistes ayant entre-temps démontré leur impuissance à s’opposer à ces évolutions structurelles ou tout au moins à en protéger, comme elles le revendiquaient, leurs peuples.

Puis les soubresauts s’apaisèrent et une forme d’équilibre se dégagea. Les vieilles théories économiques du passé furent balayées et un Nouveau Paradigme fut élaboré.

Celui-ci réconciliait, dans la bouche de ses hérauts qui professaient du haut de leurs chaires universitaires, le progrès technologique fondé sur les performances de plus en plus élevées de l’intelligence artificielle, les bénéfices attendus par les agents éco-financiers et la satisfaction des besoins sociaux et ludiques des humains. Ce paradigme fut traduit dans une équation complexe désormais célèbre qui aurait fait pâlir de jalousie le grand Albert Einstein lui-même. D’ailleurs, nombre de commentateurs l’avaient malicieusement surnommé «l’Economie Quantique».

Des ajustements avaient été nécessaires, bien entendu.

Certaines cartes avaient été redistribuées. Pas forcément les figures ou les atouts mais, globalement, le monde respira un peu mieux une fois la poussière retombée. Le risque de révolution qui avait un moment plané au-dessus des conseils d’administration avait largement été réduit. Le plein-emploi ne fut plus un mirage inaccessible dès lors que les règles du jeu avaient été acceptées, bon gré mal gré, par toutes les parties.

A cette époque, l’avenir s’annonçait prometteur. Les jardins urbains embellissaient les nouvelles villes radieuses. Les usines semi-enterrées fonctionnaient en quasi-autonomie, dans le respect le plus strict des normes environnementales, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an. Malgré le niveau qu’elles atteignaient, les intelligences artificielles ne réussissaient pas à assimiler le concept de lutte syndicale. Il était trop humain, sans doute. Les migrants s’étaient peu à peu fondus dans les populations locales si bien qu’il apparut que l’humanité, après une longue période troublée, connaissait les ivresses d’une nouvelle Renaissance.

Assis dans la cuisine, Roberto ruminait sur le sort qui s’acharnait sur lui. Oh, il s’en doutait depuis que les rumeurs avaient commencé de circuler dans les couloirs. Il s’était senti rapidement menacé. Son emploi était sur la sellette. Celui-ci était certes encore hors de portée des IA, requérant une expertise où l’intelligence humaine spécifique demeurait irremplaçable. Mais pas pour les autres. Pas pour ces salopards. Pas pour eux. Ceux-là n’étaient pas plus intelligents mais ils étaient moins chers que leurs homologues humains. Roberto sentit ses poings se crisper d’eux-mêmes sous la sourde colère qui montait en lui. Il inspira profondément et se força à déplier ses doigts. Merde, pas lui. Pas maintenant.

Ces quelques grammes de papier possédaient une force terrifiante. Ils étaient capables d’anéantir tous ses projets et de le catapulter vivre là-bas, de l’autre côté du périphérique, loin des lumières et du pouvoir. Il sentit une sueur glacée glisser le long de son épine dorsale. Ces quelques grammes de papier... Dans la société iconique, cette enveloppe et son contenu pouvaient faire sourire.

Quelques jours auparavant, il avait reçu la notification dématérialisée naturellement, qui avait la même valeur juridique. Elle annonçait aussi que son profil, sur les réseaux sociaux, allait être actualisé sans qu’il ne puisse s’y opposer. Ses indicateurs d’activité et d’indépendance financière allaient salement virer à l’orange. Cette vilaine couleur découragerait nombre de ses amis virtuels et rendrait plus compliquée sa vie sentimentale qui n’était déjà pas vraiment simple.

Tout ça pour dire que de nombreuses entreprises doublonnaient les notifications dématérialisées par des envois épistolaires qui, selon d’éminents spécialistes, ré-humanisaient la procédure de licenciement afin d’éviter des chocs psychosociaux plus ou moins graves. Roberto ne savait pas s’il fallait en rire ou pleurer.

C’est alors que son regard fut attiré par l’écran allumé de la console qui ne flottait jamais très loin de lui. Le bandeau d’un rouge agressif signalait un flash info important. Il accommoda son attention et le son parvint à ses oreilles.

Une manifestation débutait dans le centre, à quelques arrêts de l’ultramétro. Il voyait les visages cagoulés, les banderoles déployées, les bras levés, les gyrophares des véhicules alignés et les rangs serrés des casques des compagnies urbaines de sécurité. Pas de trace de drapeaux d’organisations syndicales. L’appel à manifester avait sans doute était lancé sur l’un des forum du Grid, le plus puissant des réseaux sociaux parallèles non régulés, dont les racines plongeaient droit dans les boucles du Deep Blue Web, royaume des anarchistes et des révoltés de tous poils. Et puis, il vit... il crut voir...

Il fit un geste et la console, obéissante, se rapprocha obligeamment et étendit la diagonale de son écran qui enveloppa quasiment Roberto, le plongeant au coeur des images. Il refusa prudemment les canaux olfactifs pour ne pas tousser et sentir ses yeux piquer sous les ordres erronés de son cerveau abusé par le réalisme des signaux reçus. Oui, il avait bien vu. Parmi les rangs des manifestants qui chantaient et s’amassaient sur le grand boulevard, de fines silhouettes se balançaient au bout de longues perches, avec une pancarte accrochée en travers de leurs chétives poitrines.

Enfin, soupira-t-il, enfin... ce qu’il appelait de ses voeux se réalisait sous ses yeux. C’était la première manifestation d’une telle ampleur. Il y avait un monde incroyable. Il n’était pas le seul. Il n’était pas le seul, sans réfléchir qu’il n’était pas le premier non plus et que jusqu’à ce qu’il perde son emploi, le sort des autres l’intéressait modérément. Il fallait qu’il se rende là-bas et qu’il crie aussi son ras-le-bol, son exaspération, ses frustrations et sa peur du déclassement. C’était à cause d’eux, à cause de ceux que représentaient symboliquement les pendus en haut des perches. C’était eux qui le poussaient vers la sortie. C’étaient ceux-là qui leur volaient les derniers emplois à leur portée et qui se montraient toujours si dociles, si gentils, quelles que soient les circonstances. C’était à cause d’eux qu’il allait en baver jusqu’à la fin de ses jours. Il ne réprima pas la colère qui montait en lui. Au contraire, il la chérit et elle grandit plus encore. Ils allaient voir de quel bois il se chauffait. Il allait leur montrer qu’il y avait des limites. S’il fallait montrer les dents, il les montrerait. Les hommes avaient tendance à oublier qu’ils en possédaient. C’était l’évolution. Les dents ne servaient pas à avoir un sourire éblouissant. Elles pouvaient aussi servir à mordre et à déchirer.

Il empoigna son sweat à capuche et sortit en claquant la porte derrière lui. Sur le quai du métro, une petite foule patientait. Des regards et des sourires s’échangeaient. Des signes de reconnaissance aussi. Ils y allaient tous. Une exaltation grisante gagna Roberto. Un parfum de révolution flottait dans l’air, même si Roberto, ni aucun autre, n’avait jamais senti un tel parfum. Mais il y avait quelque chose de romantique et de violent qui étreignait les coeurs et qui les faisait battre à tout rompre. Une sourde excitation les rendait plus vivants. Quand les rames s’immobilisèrent le long du quai, elles étaient déjà bondées mais on leur libéra suffisamment de place pour qu’ils montent tous. Ils se serrèrent comme des sardines en boîte mais ils se serrèrent sans regimber. Des rires bienveillants accueillirent des slogans maladroits et des applaudissements nourris résonnèrent de voiture en voiture quand une chanson au sens détourné fut reprise par des jeunes. Les humains étaient de retour. Les Parisiens étaient de retour. Gavroche était là aussi, comme toutes les figures tutélaires des luttes passées. Ils étaient chez eux et ils avaient bien l’intention de le crier haut et fort. Ils voulaient que leur cri montent très haut et qu’il atteigne les étoiles. Ils en avaient bien l’intention.

Ce n’était pourtant pas le quatorze juillet. Ce n’était même pas le 1er mai. C’était un jour quelconque sur le calendrier mais ils allaient faire en sorte que personne ne l’oublie jamais. Tous ensemble. Tous ensemble...

Roberto rejoignit le cortège. A sa tête, les échauffourées semblaient avoir débuté. Mais la marée humaine était telle qu’il n’entendit que le bruit des pétards et ne vit que les volutes des fumigènes qui leur répondaient. Il pressa le pas pour tenter de se frayer un chemin vers l’avant. Il n’avait jamais laissé à d’autres le soin de mener ses batailles. Il voulait être dans les premiers rangs pour hurler son amertume et sa peur du lendemain mais, surtout, il voulait montrer combien était irréductible sa résolution à s’opposer à cette colonisation rampante, aux manoeuvres hypocrites des élites qui se gavaient sur son dos et qui ne pensaient qu’au profit. Elles étaient prêtes à toutes les compromissions pour maintenir leur pouvoir et conserver leurs acquis. Elles iraient jusqu’à brader cette terre, leur terre, sa terre, pour se goinfrer davantage.

Roberto se retrouva au premier rang et il brandit le poing vers les troupes de sécurité qui avaient dressé un barrage à quelques dizaines de pas devant. Il ne voyait pas leurs visages sous les visières abaissées. C’était des humains comme lui, bordel. Leur faudrait-il rejouer les tragédies historiques, celles qui opposent le frère au frère et le père au fils ? Leur faudrait-il boire le calice amer jusqu’à la lie ? En face, les CRS étaient alignés comme à la parade et de leur immobilité se dégageait une redoutable force. Mais les esprits continuaient de s’échauffer. Roberto ne faisait pas exception.

Il remarqua une perche abandonnée par son propriétaire. Il s’en empara et la leva à la verticale. Comme par dérision, c’était E.T. qui se balançait à son bout, sa grosse tête comique et son corps malingre exposés à la vue de tous. Sur la pancarte, une main avait écrit : « ET GO HOME ! ».

Ces putains d’extraterrestres... c’était eux la cause de tous leurs maux.

Ils avaient débarqué, humbles et serviles. Ils avaient été chassés de leur planète qui menaçait d’être engloutie par l’explosion de son soleil. Ils avaient fait une longue route, avaient-ils dit doucement, une route dangereuse où beaucoup de leurs vaisseaux avaient disparu corps et âmes. Ils avaient connu une longue errance qui les avaient amenés dans les parages du système solaire. Ils avaient étudié les terriens durant de nombreux siècles, sans jamais oser dévoiler leur présence. Leur flotte stationnait de l’autre côté du Soleil, là où nul ne pouvait la détecter. Ils avaient appris les coutumes de tous les pays et ils étaient tombés sous le charme de la Terre. Ils auraient bien voulu poursuivre leur périple mais le combustible qui alimentait leurs vaisseaux avait été corrompu par une bactérie que leurs savants n’avaient pu combattre. S’ils ne s’étaient pas hâtés de trouver une solution, leurs immenses vaisseaux seraient devenus de silencieuses nécropoles métalliques en orbite stationnaire.

Alors ils avaient manifesté leur présence sur la pointe des pieds, une caractéristique de leur race dépourvue de toute velléité belliqueuse. Ils offrirent leurs services. A l’image de leurs vaisseaux, ceux-ci se révélèrent immenses. Leurs capacités cognitives et leurs facultés d’intégration étaient exceptionnelles. Les multinationales entrevirent rapidement toutes les opportunités que cet afflux de main d’oeuvre docile promettait. Les petits étrangers au nez camus, à la peau verte et aux mains prolongées de trois longs doigts préhensiles devinrent les coqueluches des magazines pure player et des enfants qui collectionnèrent les peluches à leur effigie, agrémentées d’artifices extra-terrestres qui semblaient magiques.

Les Verdoyants, comme ils furent appelés, s’acclimatèrent aux nouvelles saisons de leur planète d’accueil. Et puis, sans bruit, presqu’en s’excusant, les Verdoyants occupèrent de plus en plus de postes très qualifiés, auparavant réservés aux humains. Ils y démontrèrent toutes les qualités qu’on attendait d’eux, et plus encore. Leurs communautés, éparpillées dans le monde entier, étaient particulièrement soudées et dynamiques. Ils érigèrent leurs temples aux toits défiant la pesanteur. Ils bâtirent des écoles et ouvrirent des commerces qui rivalisèrent avec ceux des humains, débordant de couleurs et de parfums inconnus de la Terre. Les Verdoyants se mêlèrent aux populations locales sans effort. Certaines de leurs coutumes heurtèrent la sensibilité des humains, notamment les sacrifices d’animaux qu’ils dédiaient à leurs divinités tout droit sorties d’un bestiaire d’héroic-fantasy. Ils vénéraient en effet des monstres à cornes et à griffes, aux gueules tourmentées et aux ailes écailleuses. Mais ils eurent la délicatesse d’en gommer très vite tous les aspects les plus offensants et les plus dérangeants. On leur en sut gré.

Dans toute société existent des limites invisibles qui maintiennent la cohésion du corps social et garantit l’harmonie des liens qui unit ses membres. Elles sont assez élastiques mais gare à ce qu’elles ne soient pas dépassées. La Terre avait connu son lot de périodes troublées où l’étranger devint l’ennemi, où la notion de territoire supplanta par la notion de terre et où les barbares s’acharnèrent à renier ce qui restait de leur humanité.

Roberto ne pensait pas à toutes ces choses quand il versa de l’essence sur la marionnette pendue à son bâton. Il ne raisonna pas plus en battant le briquet. Il éleva à nouveau son sinistre trophée enflammé haut dans le ciel parisien. Mille gorges poussèrent un même hurlement de satisfaction à sa vue. On imita son exemple et la bête naquit de la foule. Une bête immonde qui gronda, cherchant à mordre et à déchirer. Des pavés descellés et des morceaux de mobilier urbain volèrent en direction ces forces de l’ordre qui employèrent les canons à eau et les gaz lacrymogènes pour tenter de repousser la horde méconnaissable qui s’élançait vers elles. Les drones survolèrent les manifestants qui s’en protégeaient sous des casques, des foulards et des capuches, défenses bien dérisoires devant la sophistication des algorithmes qui commandaient les organes sensibles des machines.

Des balles en caoutchouc frappèrent les jambes, les torses et les têtes, fauchant les corps en pleine course. Les CRS se replièrent en bon ordre, repoussant les émeutiers qui se plaquaient contre leurs boucliers. Mais ils reculaient. Un hélicoptère rasa les toits. L’après-midi touchait à sa fin. La nuit s’annonçait chaude.

Soudain, d’une rue latérale, Roberto entendit un rugissement. La bête avait trouvé une proie. Roberto jeta sa perche pour courir plus librement. Il bouscula des journalistes qui prenaient des photos depuis le trottoir. Il voyait des gens courir, à quelques dizaines de mètres devant lui. Ils ne semblaient pas fuir, non. Ils poursuivaient quelque chose. Roberto sentit son coeur battre plus vite. Il sprinta et rattrapa le groupe de chasse qui s’étirait en longueur. C’était une longue rue, bordée de devantures de magasins aux rideaux métalliques baissés, véritable souricière pour celui qui s’y était imprudemment engagé. Roberto aperçut une petite silhouette qui filait sur le trottoir, faisant preuve d’une agilité surprenante.

C’était un Verdoyant. C’était un Verdoyant.

Roberto ne le plaignit pas longtemps. Il sentit le sang battre derrière ses tempes. C’était peut-être lui qui avait volé son job. Salaud. Il accéléra sa course mais le Verdoyant possédait des ressources insoupçonnables. Il,paraissait littéralement bondir entre les voitures en stationnement, avalant les mètres et maintenant une certaine distance entre lui et ses poursuivants. A chaque carrefour, il tentait de sortir du piège mais il y avait des humains qui lui bloquaient à chaque fois le passage. Un drone fila au-dessus de Roberto. Le Verdoyant, en le voyant, glapit de détresse en faisant de grands signes avec ses bras. Le drone prit de l’altitude et se mit à faire des ronds. Roberto gronda intérieurement. Il ne fallait pas que le Peau-Verte leur file entre les doigts. Il leur restait peu de temps avant qu’une escouade volante de sécurité ne vienne mettre fin à la poursuite.

Les poumons en feu, Roberto voyait insensiblement la petite silhouette se rapprocher. Ils n’étaient plus qu’une poignée lancée aux trousses du Verdoyant. Les humains du vingt-deuxième siècle s’essoufflaient rapidement. Alors qu’il commençait à désespérer de jamais le rattraper, Roberto vit le Verdoyant trébucher sur une plaque d’égout mal rivée au trottoir. L’extra-terrestre tenta de rétablir son équilibre mais il fut projeté contre une voiture en stationnement. Il poussa un nouveau glapissement. Il reprit sa course mais il était visible qu’il n’avait plus la même agilité. Dans son dos, les hommes gagnèrent rapidement du terrain. C’était l’affaire de quelques poignées de secondes, tout au plus.

Roberto tendit le bras. Il touchait presque la veste comique du Verdoyant. Il était presque sur lui. Il tourna la tête. Il était seul désormais. Alors le Verdoyant fit une chose insensée. Il se retourna soudain et attendit Roberto, ses yeux sans paupière fixés sur lui. Roberto rugit en s’élançant comme un boulet de canon, droit vers le gnome vert au nez camus. Il était sur lui quand il fut submergé par un flot de particules blanchâtres en suspension. Un champ de restriction ! Les molécules se solidifièrent instantanément, l’immobilisant dans une gangue électrostatique. Il ne put même pas extérioriser sa frustration, incapable d’ouvrir ses mâchoires prisonnières de la matière rigide. Il sombra bientôt dans l’inconscience.

Il se réveilla dans une cellule d’un petit commissariat de quartier. N’ayant pas commis de voies de fait contre le Verdoyant, il s’en tira avec une forte amende et une convocation à une audience du tribunal correctionnel. Il signa le registre avec un goût de cendres dans la bouche. Ses ennuis continuaient, et toujours à cause d’eux. A cause des Verdoyants, La Justice se montrait complaisante. Il bouillait à l’intérieur.

Dehors, la nuit était tombée. Il ne voulut pas rentrer directement chez lui. Il prit le chemin du Rendez-vous des Amis, le petit bar de quartier où il se sentait bien. Où il était connu et apprécié. Il ne prit même pas le temps de se changer.

* * *


Roberto se retrouva accoudé au zinc. Il secoua la tête. Il contempla son verre vide et le merveilleux goût du nectar revint chatouiller ses papilles.

« T’as mis la main sur un sacré cru, mon ami ! Encore un verre ! J’ai eu une rude journée et il faut que je me rince la gorge. Alors, ton petit rouge gouleyant est tout ce que je désire en cet instant. Alors remplis mon verre et remplis-en un pour toi. Trinquons à notre santé ! »

Le patron ne se fit pas prier. Il reprit la bouteille de vin et emplit deux verres ballon. Il en tendit un à Roberto.

Les deux amis trinquèrent et renversèrent ta tête pour offrit une libation à Pan, le dieu des vignes et seigneur des vins. Roberto remit à plus tard son désir de vengeance.

« Toi, tu me comprends, dit-il en s’adressant au patron. Aujourd’hui, j’ai perdu mon job et je vais devoir revoir mes priorités. Tout ça, à cause de ces foutus étrangers qui sont venus piquer mon job. Bordel... je suis qualifié et me voilà à la rue. Bordel... mais tant que j’aurais des amis comme toi, ça ira toujours bien... »

Le patron reprit les verres et la bouteille de ses longs doigts agiles, à l’étrange couleur verdâtre.

M


  
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3 WA n°156 : Maedhros - Estellanara (Lun 6 nov 2017 à 10:02)


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