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De : Elemmirë  Ecrire à Elemmirë
Page web : http://lemondedelemm.canalblog.com
Date : Mardi 6 decembre 2016 à 11:31:08
(ou au moins, bout de participation : j'aurais voulu faire plus long mais je crains de le garder indéfiniment inachevé si je ne me contente pas de ce début-là... et puis j'aimerais bien essayer le 151! Pour lequel je me suis bien mise dans la m.... :-))

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Il entra dans le cabinet en regrettant déjà d’avoir pris rendez-vous. La boule au ventre, le corps lourd à traîner, comme à son habitude. Son genou. Ne pas laisser voir qu’il boîte. « Elle va me trouver ridicule – c’est ce que je suis. »
Il la trouvait déjà bien trop jeune. Blonde, des baskets aux pieds, un t-shirt informe. Pas trop jolie, mais trop jeune. Donc récemment diplômée, donc pas assez compétente. Pourtant son prénom évoquait une femme dans la cinquantaine, et la voix au téléphone correspondait. Il se sentit dupé, comme une tromperie sur la marchandise. Il ne pouvait plus reculer et allait devoir aller au bout de cette foutue séance. Il sentait l’agacement monter. Il se reprocha cette idée stupide d’avoir pu croire un instant qu’elle pouvait changer sa vie. Une femme, une minette blonde en baskets ! Il se sentait bancal, et s’assit gauchement sur le bord du canapé vert d’eau, entre deux coussins satinés. Il n’aurait jamais choisi une telle couleur pour y installer les patients, personne ne peut se sentir confortable, les fesses sur une couleur aussi délicate. Il craint de salir le canapé, d’avoir peut-être pris appui sur un endroit sale précédemment, dans la rue (il sonda ses souvenirs, s’était-il assis sur un banc, sur un muret ?) ou même chez lui ; le ménage, pas vraiment sa spécialité... Il pensa aux pizzas, aux miettes et aux cendres sur le fauteuil défoncé, aux poils de chat sur la chaise de la cuisine, et eut envie de s’enfuir. Il avait chaud, les mains moites, le dos humide, la gorge sèche et serrée. Vraiment, quelle idée à la con...
Elle s’adressa à lui d’une voix calme, égale ; la diction était parfaite, elle aurait pu être animatrice radio ou quelque chose du genre. Il entendait son sourire, il subissait ses yeux posés sur lui. Il avait la nuque raide. Il aurait été normal de la regarder mais il était incapable de relever son visage vers elle. Il fixa la basket droite sur le tapis gris. Puis il réalisa qu’il ne savait absolument pas de quoi la voix de la femme venait de parler, quels mots elle avait choisis pour essayer de le mettre à l’aise. Aucune importance : ça avait lamentablement échoué.

Elle, elle observait le type. La cinquantaine. Timide évidemment. Son look d’adolescent négligé (sweat sombre à capuche, surtout pas de motif, écouteurs de mp3 dépassant de la poche, jeans noir), son attitude fermée, la tête rentrée dans les épaules, les yeux par terre, les mains qui se tordaient, les cheveux gras conservés longs certainement pour pouvoir se cacher derrière... Elémentaire mon cher Watson : phobie sociale. Elle songea à sa propre soeur, qui ressemblait un peu à cet homme-là, et eut une sensation de lassitude et de dégoût mêlés. Créer l’alliance thérapeutique avec les phobiques sociaux, c’est toujours chiant, s’ils savaient faire confiance et s’investir dans une relation ils n’auraient pas besoin de consulter. Elle savait qu’elle allait devoir lutter contre les interprétations erronées, si elle avait cinq minutes de retard un jour, s’il ne comprenait pas une question, si elle ne pouvait pas répondre à une demande de rendez-vous rapide.
Elle prêta attention à ne pas chercher son regard, à ralentir le rythme de ses paroles, à ne pas parler trop fort, à adopter un comportement syntone, autant qu’elle le puisse. Elle se surprit même à joindre les mains sur ses genoux, ce qu’elle ne faisait jamais, dans une attitude qui lui évoqua un mélange entre la petite fille sage et la Sainte Vierge, exposant la piété sobre de son amour pour l’être humain, si éloigné d’elle soit-il. Mais à quoi bon puisqu’il gardait le nez baissé, une grande mèche de cheveux bruns couvrant son visage. L’ambiance était pesante et elle sentait qu’elle allait peiner pour en tirer quelque chose. Le type était hermétique. Une boîte fermée à triple tour, qui semblait porter toute la misère du monde sur ses grosses épaules. Elle eut la pensée absurde qu’il n’allait pas du tout avec son canapé. Elle aimait son métier, elle voulait tant le faire correctement ! Le canapé se devait d’être un lieu de réconfort. Elle l’avait choisi avec soin, parcourant durant des heures les magasins de meubles, des plus chics aux destockages d’usine : les tons tendres, doux, la suédine de l’assise, les coussins moelleux, lui paraissaient idéaux pour recevoir les larmes des femmes battues et les angoisses des pères dépassés. Ce canapé devait dire « Pose-toi, tout va bien, je suis là. ». L’ambiance de la pièce, elle l’avait construite avec patience, minutie et passion : les cadres représentant des enfants des quatre coins du monde souriant à leur avenir (une idée de Catherine), dont les vêtements et les voiles rappelaient les tons du canapé et des coussins ; les trois petites lampes dépareillées, sur la commode blanche, la bibliothèque et la petite table d’angle, qui diffusaient une lumière tamisée ; le paravent que lui avait offert Manon pour encourager cette installation, avec sa façon de lui dire « Je crois en toi, fais-en autant ! » ; le tapis pâle, le guéridon avec l’horloge vintage et le distributeur de kleenex, le petit panier près du canapé pour accueillir les mouchoirs usagés. De toute évidence, ni Manon ni elle ne s’attendaient à ce que ce soit cet homme-là qui soit accueilli ici. Pour lui, elle aurait choisi un tout autre décor, un vieux canapé en cuir marron usé, un cendrier rempli, surtout pas de cadre, pas de photo, pas de couleur, un truc sordide, triste à mourir en somme... Peut-être même un hangar désaffecté. Elle se sentait maladroite, hésita dans son discours qu’elle connaissait pourtant par coeur, et pensa à son superviseur : tellement plus fin qu’elle, tellement chaleureux, l’innocente bienveillance d’un Hugh Grant, il aurait sûrement déjà trouvé le moyen de faire sourire le type. Finalement, elle termina son laïus de présentation, déçue d’elle-même, et tenta de prendre le ton le plus détaché et léger possible pour poser sa première question, qui tomba quand-même comme un ras de batterie final : « Racontez-moi, qu’est-ce qui vous amène ? »

De toute évidence, elle ne pouvait pas éviter de poser la question, mais l’inconfort s’accrût encore chez l’un comme chez l’autre. Elle consulta l’horloge pour réaliser qu’il lui restait 54 très longues minutes à tenir. Il prit une inspiration et récita ce qu’il avait préparé :
« J’ai 46 ans, je bois de l’alcool depuis que j’ai 15 ans. Je consomme modérément, sans jamais être saoul, mais j’ai peur de déraper, parce que ma mère est malade. Donc je veux faire une thérapie pour tout arrêter. Même si ma mère... »
La tension interne était trop forte, il dut s’arrêter pour prendre un peu d’air avant d’étouffer. "Même si ça changera rien pour ma mère", c’était ça la phrase. Il eut honte de son erreur, pourtant la phrase avait été répétée cent fois, dans la voiture, sur le parking, dans la salle d’attente. "Même si ça changera rien pour ma mère". Il avait un bloc de béton sur la cage thoracique, sa voix avait tremblé, il s’était trompé, et avait donné une image minable de lui. Le pauvre fi-fils à sa maman qui a peur de se retrouver seul. Pathétique. Les images se bousculaient sous son crâne, il se voyait rougir, trembler, glissant presque du canapé qu’il avait sali, gros, moche, mou, con, nul. Il eut l’impression d’être un phénomène de foire, une sorte d’elephantman sur lequel la bonne femme posait sa pitié.

Elle le vit déglutir et eut la sensation qu’il se noyait. Elle le dévisagea et se demanda comment elle avait pu ne pas voir les cernes gonflés sous ses yeux, le teint légèrement rosé. Elle rechercha dans ses narines l’odeur de l’alcool mais ne la trouva pas. Elle tenta de se rassurer : son diagnostic restait probablement vrai, l’éthylisme lui servait simplement d’évitement, mais cela compliquait la tâche. Il ne se rendait peut-être même pas compte qu’il est phobique social. Sans compter le décès maternel qu’il allait falloir gérer aussi. Elle sentit le poids s’alourdir sur ses épaules. Encore 52 minutes, le temps avait décidément choisi de se moquer d’elle. Il fallait absolument qu’elle trouve quoi dire pour faire baisser la tension, avant qu’il ne prenne ses jambes à son cou ou ne se cloître définitivement derrière sa mèche luisante. Elle s’entendit murmurer un « Bon... » qui ne servait à rien, et se demanda comment avoir l’air de savoir ce qu’elle faisait sans avoir l’air trop sûre d’elle, et donc trop écrasante. Pouvait-il deviner qu’il était le premier phobique social qu’elle allait traiter en thérapie ? Bien sûr elle avait lu les cours, étudié les techniques, brillé aux partiels : affirmation de soi, restructuration cognitive et exposition progressive, et on finit sur la place du Capitole avec un panneau « FREE HUGS » et on se marre. Mais ça c’est dans les films, le type là, ne voudra jamais faire un fichu câlin gratuit à qui que ce soit ! En désespoir de cause, elle se contenta d’un « Poursuivez... Prenez votre temps. » qui sembla achever le bonhomme, dont les épaules s’affaissèrent encore un peu plus.


  
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3 WA 150 commentaire : Elemmirë - Estellanara (Jeu 16 mar à 15:19)
3 Commentaire Ellemirë, exercice n°150 - Narwa Roquen (Dim 26 fev à 23:02)
       4 Merci! - Elemmirë (Mar 28 fev à 09:54)
3 Décompte analytique … tac… - Maedhros (Lun 19 dec à 17:15)


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