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De : Estellanara  Ecrire à Estellanara
Page web : http://estellanara.deviantart.com/
Date : Jeudi 18 juin 2015 à 11:07:49
Un petit texte sans prétention pour me remettre en jambes, inspiré par celui de Narwa sur le même sujet. Et en plus, il passe le Bechdel test !


Idées noires





Tu fermes le robinet, essores tes cheveux et réprimes un couinement lorsque l’air plus frais de la salle de bain s’engouffre dans la cabine de douche. Tu descends sur le moelleux tapis vert d'eau et attrapes la serviette que te tend obligeamment la patère en forme de canard. La lassitude de cette journée passée à corriger les bugs d'un programme particulièrement tortueux s'est un peu estompée. Tu jettes un coup d’oeil à ton image, embrumée par la buée sur le miroir -silhouette potelée, couverte de tatouages flashy-, et te saisis du sèche-cheveux. Ta chevelure turquoise s'ébouriffe sous l'assaut de l'air chaud. Voilà, ça ira; pas besoin d'un brushing impeccable pour aller à la chasse !

Dans la salle de bain, flotte un parfum sucré de gel douche. Une minuscule bulle de savon se pose sur ton bras et explose en un scintillement irisé. Tu vas jusqu'à la chambre en tenue d'Eve. Par la fenêtre entrouverte, te parvient le bourdonnement lointain du périphérique, semblable au chant d’une cigale titanesque. Un t-shirt Totoro, un jean troué, des baskets, quelques barrettes fluo : te voilà parée. La nuit s'annonce chaude et moite : tu reprendras probablement une douche en rentrant.

Tu traverses l'appartement en évitant les objets répandus sur la moquette, boites de crayons de couleur, livres, peluches, papiers de bonbons... Tu jettes un coup d’oeil à l’ordinateur portable qui calcule un rendu 3D. En passant près de la table basse, tu claques des doigts pour réveiller le ventilateur qui s'est assoupi. Il remue ses larges oreilles jaunes et se remet à tourner paresseusement. Tu te laisses tomber sur le canapé pour lacer tes chaussures. Ton regard traine sur les étagères bourrées à craquer de mangas, de robots transformables et de figurines kawaii. Tu aimes vivre entourée d'un désordre coloré, ça te rassure. Une maison trop bien rangée est une maison morte !

Tu mets à chauffer de l'eau dans la kitchenette et pendant ce temps, tu entasses des affaires dans un sac à dos. Tu soupires; cela fait quatre nuits que tu le cherches et tu commences à perdre espoir de l'attraper. Et s'il a vraiment fait du mal à quelqu’un cette fois-ci, que feras-tu ? Tu jettes les nouilles et les sachets d'aromates dans l'eau bouillante et tu appuies sur le bouton du minuteur en forme de panda. Il te sourit avant de reporter son attention sur le bol. Tu t'assois en tailleur sur la moquette et tu passes la main dans tes cheveux. Peut-être était-ce une erreur de les éveiller... Peut-être n’aurais-tu jamais dû le faire ?

Sidonie traverse la pièce dans ta direction. En trottinant, elle marche sur une de ses longues oreilles, fait un rouler bouler et se relève en gloussant. Tu pouffes. Même quand tu es triste ou grognon, Sidonie parvient toujours à te faire sourire. Comment pourrais-tu regretter de l'avoir créée ? Le petit lapin te rejoint et te tend les bras. Ses traits en dessin animé et sa couleur rose tendre tranchent avec le reste. Elle est pourtant aussi tangible que n’importe quoi dans l’appartement. Tu la soulèves et tu caresses sa fourrure douce et tiède. Tu lui as fait un nez en forme de coeur et d'adorables grands yeux bleus. Sidonie est l'un des premiers dessins que tu as éveillé, juste après que Tony t'a appris. Et si tu avais eu tord ? Et si créer la vie était dangereux, irresponsable ? Tu plonges ton regard dans celui du lapin qui hausse les sourcils et lance un « Zigou ? » interrogatif.

Une odeur d'algues, chaude et salée, envahit la pièce, interrompant tes réflexions, et le minuteur-panda siffle et agite les bras pour attirer ton attention. Tu lui tapotes la tête pour le remercier et emportes les nouilles. Tu déposes Sidonie à côté de toi sur la table basse et commences à ingurgiter la soupe épicée. Le ventilateur s'est de nouveau assoupi et il ronronne doucement. Tu n'as pas osé appeler Tony pour lui dire ce que tu as fait. Tu as eu honte, sans doute. Tu ne voulais pas qu'il voit ce qui est sorti de toi. Tu préférais régler ça toute seule. Cette nuit, ce sera la bonne, il le faut.

Pratiquement personne n’est au courant de ton étrange pouvoir. Seulement Tony et madame Rodriguez. Il faut dire que tu n'as pas beaucoup d'amis. Les humains, c'est compliqué. Compliqué à comprendre, compliqué à prévoir, bien plus que les ordinateurs. Tu as l’impression qu’ils vivent tous dans un monde légèrement différent du tien. Tu as bien pensé à en parler à ta famille mais tu ne te voyais pas trop leur dire entre l’apéro et le plat principal : « Vous savez quoi ? Je peux rendre réels les trucs que je dessine. » Ca fait des années que la plupart d’entre eux te prend pour une folle sans aucune raison ; ça te contrarierait vraiment de leur en fournir une maintenant.

Tes baguettes de bambou plongent et tournent dans le bouillon, jouant avec les nouilles tandis que tu revois Tony lors de votre première rencontre, il y a un an. Les tresses dans ses cheveux longs, le parfum de patchouli, la tunique dont il tripotait anxieusement les franges pendant que tu tentais l’opération de la dernière chance sur son ordinateur. Tu l’avais rencontré sur un forum de dessin. Sa bécane était pleine de virus et il criait au secours. Comme il habitait la région parisienne, tu y étais allée. Ce n’était pas dans tes habitudes de débarquer chez des inconnus mais sa détresse t’avait émue. Cinq ans de dessins numériques et, bien sûr, il n’avait aucune sauvegarde de ses données.

Pendant que tu bidouillais, il te regardait avec l’angoisse d’un parent dont le proche subit une opération à coeur ouvert. Il se tordait les mains, tournait en rond, répétant en boucle « Quel con, mais quel con... ». Les dieux de l’informatique étaient à tes côtés ce jour-là et tu avais pu sauver les oeuvres de Tony. Pour te remercier, il avait tenu à te faire un cadeau spécial. Il avait imprimé un de ces papillons ultra-réalistes qu’il créait avec sa tablette graphique et l’avait posé sur la table en silence. Puis, il s’était concentré pendant un moment. Il ne semblait même plus cligner des paupières. Tu regardais le papillon sans oser dire un mot et il y avait quelque chose de mystique dans la scène, sans que tu saches dire pourquoi. L’insecte était magnifique, éclatant de détails et de riches couleurs, dessiné avec une exactitude naturaliste à l’exception du choix du motif de ses ailes : des roses rouges stylisées. Tu l’observais en te demandant si tu atteindrais un jour un tel niveau artistique et puis, soudain, le papillon avait battu des ailes, avait décollé de la feuille et s’était envolé dans le studio.

Tony s’était laissé tomber sur une chaise. Il semblait épuisé mais il souriait. Toi, tu regardais bêtement la feuille blanche et le papillon et de nouveau la feuille, incapable de saisir ce qui venait de se passer. Tu avais tendu la main et, comme par magie, l’insecte était venu se poser dessus. Tu pouvais encore apercevoir la légère texture du pinceau numérique sur lui mais il était indubitablement devenu vivant. Incroyable. Inconcevable. Le silence avait duré longtemps avant que Tony ne prenne la parole de sa voix douce et basse. Il t’avait appris son secret, l’art de donner le souffle vital.

Tu termines les nouilles à présent froides. Cette nuit, ce sera la bonne sinon tu iras lui demander son aide. Fini les dérobades et pudeurs mal placées. Tu ne peux pas laisser cette chose en liberté plus longtemps. Tu en as la responsabilité. Tu ramasses le sac à dos et tu te mets en route. Quand tu refermes la porte, Sidonie te fait un clin d’oeil.

Tu descends rapidement l’escalier et, quand tu arrives au second, tu aperçois madame Rodriguez qui sort de l’ascenseur avec son irritant petit chien. Elle hausse les sourcils :
- Tu sorrrs encorre ce soirrr, ma petite ?
Dans sa bouche, les r roulent comme si elle suçait des cailloux. Elle se penche vers toi :
- Tu sais que le quarrtier n’est pas sûrr quand il est tarrrd...
L’instinct maternel de madame Rodriguez est suffisamment vaste pour accueillir tout le quartier. Elle est un peu ta grand-mère d’adoption. Comme toujours, elle est pomponnée : boucles impeccable sur ses cheveux argentés au léger reflet mauve, effluves d’eau de Cologne. A ses poignets, une quantité de bracelets multicolores en caoutchouc, cadeau de ses petits enfants, jure avec son tailleur crème. Tu tentes de prendre un ton léger :
- Ne t’inquiète pas, j’ai de quoi me défendre.
Tu tâtes tes poches que gonflent un tazer et une bombe anti-agression. Depuis deux semaines, ils sont devenus tes meilleurs amis. La vieille dame te lance un regard inquiet. Tu changes de sujet :
- Pas de souci avec tes fleurs ?
- Oh non ! C’est un vérrritable enchantement ! C’est si gentil à toi de me les avoirr données. Je me sens moins seule depuis qu’elles sont là.
Elle sourit et ses joues se colorent de rose. Tu as éveillé pour elle trois fleurs cartoon en pot, qui chantent du scat et boivent de la limonade. Tu lui fais confiance pour les cacher quand elle reçoit des visites. A tes pieds, le yorkshire agite son palmier de poils rêches. Il lâche un borborygme furieux et tire sur sa laisse en direction de son domicile. Il est sans doute en train de rater Questions pour un champion. Tu traverses le palier :
- Je dois y aller. Bonne soirée, Dolores !
- Bonne soirrée, Sarrrah, sois prrudente.

La chaleur de la rue t’enveloppe comme un peignoir humide quand tu passes la porte de l’immeuble. Tu hésites : par où commencer ? Par le square à deux pâtés de maisons de là, où un « monstre » a effrayé des enfants ? Par la grande rue où toutes les voitures ont eu les pneus crevés ? Comment savoir si c’est lui ? Tu en es réduite à te fier à ton intuition. Tu te concentres et essaies de le sentir. C’est ta créature, tu dois avoir une sorte de lien avec lui. Finalement, tu te mets en route au hasard, avec en prime un début de mal de tête. Tu écoutes les bruits du soir : les échos distants d’une fête qui commence, le chant mélancolique d’un matou. Des tags gris défilent sur des murs gris. A un coin de rue, un zonard te propose une bouffée d’un joint au puissant fumet d’herbe grillée ; tu déclines poliment, l’estomac noué. Même s’il a l’air paisible, c’est un homme et dans chaque homme se cache un prédateur. Tu t’arrêtes un instant dans le halo d’un lampadaire pour cocher les quartiers que tu as faits puis tu repars. La nuit est tombée à présent.

Tes pensées planent au dessus de la ville, focalisées sur la créature, ta créature. Tu veux croire qu’il ne fera de mal à personne ; après tout, il est issu de toi. Mais mieux vaut ne pas courir le risque. Ce que l’on crée, on y met forcément du sien, de son inconscient, mais tu étais dans un sale état d’esprit ce jour-là. Tes pensées étaient une boue infâme, noire et gluante comme du goudron. Ta foi en l'humanité, tes espoirs féministes achevaient d’y sombrer. Tu rentrais du travail ce soir-là, tu avais eu une journée de merde. Tu étais fatiguée, pas aussi vigilante que d’habitude. Il avait suffi d’un instant pour qu’il t’attire contre lui et que sa main s’insinue sous ta jupe, jusque dans ton slip. A travers le tissu de son pantalon, tu pouvais sentir son érection. Tu l'avais repoussé, horrifiée, terrifiée. Tu appelais au secours mais personne n'avait répondu; tout le monde s'en fichait. Au commissariat, l'agent t'avait regardé d'un oeil torve et t'avait dit de t’habiller moins court à l'avenir. Le retour avait été interminable. Tu frissonnais, tu jetais des regards partout, t'attendant à ce que les hommes se jettent sur toi comme des requins.

Tu avais passé une heure sous la douche ce soir-là mais l'eau, aussi chaude soit-elle, ne pouvait laver la souillure. Souillure de ce corps, de cette main, la main du monstre en habit d'humain. Souillure de l'agent qui transformait les victimes en coupables, souillure de ce monde où les femmes étaient juste des objets sexuels en libre service. La nausée ne t'avait pas lâchée pendant deux jours. Tu t'étais dit que dessiner te ferait du bien. Tu avais jeté sur le papier tout ton dégoût, ta colère, ta haine. Puis tu avais contemplé ton oeuvre, une chose immonde, sombre et contrefaite. Tes idées noires. Le lendemain, la feuille était vide et la fenêtre du salon battait au vent, sortie de ses gonds.

La chair de poule te couvre les bras. Tu revois le métro, son expression quand tu l'as repoussé : pure concupiscence, même pas de culpabilité. Les larmes te montent aux yeux ; tu ne dois pas penser à ça. Tu forces le pas, tu te concentres sur la traque. Tu fais le tour des pâtés de maison, écoutant chaque son, fouillant chaque ombre. Soudain, le bruit d’un pot de fleurs qui se brise, pas très loin. Tu fonces. Tes baskets sont presque silencieuses sur le bitume. Tu ralentis avant de tourner le coin d’un bâtiment. Tu as dessiné un prédateur : il doit avoir des sens aiguisés. Tu poses les mains sur le mur, tu passes la tête de l’autre côté du coin et là, tu le vois.

Dans la pénombre de l’impasse, il ressemble à une tâche d’encre, plus griffonné que tracé. Il n’est pas plus gros qu’un chien mais ses dents jettent un éclat inquiétant. Il fouille une poubelle et émet un grognement sourd et chuintant. Tu l’observes un moment avec perplexité ; tu as peine à croire qu’une chose aussi glauque et sombre ait pu sortir de ton crayon. Tu fais toujours très attention aux dessins que tu éveilles ; jamais tu ne l’aurais fait volontairement sur une telle horreur. Il faut que tu la mettes hors d’état de nuire. Tu sors la couverture de ton sac et tu t’approches avec mille précautions ; tu n’auras qu’une seule chance. Plus tu avances, plus tu peux sentir son odeur acide et musquée, comme du pipi de chat. Encore vingt mètres... encore dix... encore cinq... il lève la tête et le fouillis de tentacules au dessus de sa gueule s’agite follement. Ses yeux, disséminés un peu partout sur son corps, s’étrécissent. Il lâche l’ordure qu’il tenait entre ses crocs et rampe à reculons vers le fond de l’impasse. Tu déplies la couverture, tu prends une grande inspiration et tu te jettes sur lui.

Tu roules au sol avec lui dans une confusion de bras, de jambes et de pattes. Tu reçois un coup violent à l’estomac et tu atterris durement contre le mur. La créature s’enfuit vers la grande rue, ses griffes raclant l’asphalte : tu l’as loupée. Tu te relèves lentement en contrôlant que tu n’as rien de cassé puis, tu vas ramasser la couverture abandonnée quelques mètres plus loin. Il va falloir changer de technique. Tu sors ton calepin et tes feutres et tu ébauches grossièrement une côtelette stylisée, rose et rondouillarde. Tu ne lui fais ni yeux ni bouche ; elle ne sera qu’un objet. Tu ajoutes quelques vagues au dessus pour suggérer un fumet appétissant et tu commences à te concentrer. Tu fixes le dessin sans ciller, comme Tony t’a montré. Il t’a dit que tout se jouait au niveau des sourcils. Les tiens se froncent tandis que la côtelette se grave au fer rouge sur ta rétine. Tout à coup, avec le bruit d’une bulle de savon qui éclate, elle se gonfle et se décolle de la feuille. Et voilà ! Tu t’en saisis et tu te remets en chasse.

Tu vagabondes entre les barres d’immeuble en agitant la côtelette. Il ne doit pas être loin mais peut-il sentir la viande par-dessus les relents de gasoil et de friture du quartier ? A la limite de ton champ de ton vision, une forme floue disparaît sous un porche. Tu démarres en trombe et tu t’engouffres dans une cage d’escalier. Tu gravis les marches quatre à quatre. Les murs de béton nu te renvoient les échos des grognements de ta proie. Ses griffes ont laissé des écorchures sur le sol. Quand tu arrives au sommet du bâtiment, tu halètes et le sang bourdonne dans tes tempes. Tu pousses une porte de fer et débouches sur le toit couvert de gravier. La créature est là, à un mètre du bord. Elle se détache en ombre chinoise sur la luminosité vague et violacée de la nuit citadine.

Tu lui tends la côtelette en espérant qu’elle est suffisamment affamée. La bête recule en grondant, ses multiples yeux te lançant des éclats sauvages. Arrivée sur la corniche, elle continue sa reptation au dessus du vide, avançant littéralement sur l’air. Tu la regardes violer les lois de la physique, fascinée. Un an n’a pas été suffisant pour que tu t’habitues à ce phénomène : tant que la créature ne regardera pas en bas, elle pourra continuer à marcher sur le vide en toute impunité. C’est la loi des toons. Tu jures. Elle a atteint le sommet d’un autre immeuble à présent, elle va t’échapper. Impulsivement, tu cours vers le bord et tu jettes la côtelette sur le toit d’en face. Elle s’écrase avec un bruit mouillé. Le monstre lâche un couinement apeuré et fait un bond en arrière, prêt à s’enfuir. Puis, il hésite, hume l’air et se jette voracement sur la viande.

Tu as cinq minutes pour trouver une astuce. Ce qu’il te faudrait, c’est une sorte de fusil à seringues hypodermiques mais tu n’as jamais dessiné ce genre de choses. Tu restes un moment perplexe au dessus du calepin puis tu te mets à griffonner furieusement. Tu prends quelques secondes pour ajouter un peu de couleur et une onomatopée, avant de te concentrer avec plus d’intensité que tu ne l’as jamais fait. Une migraine commence à pulser sous ton crâne. Ton dessin se détache du calepin avec son « pop » habituel. C’est une grosse mouche bleue avec des yeux qui louchent et une basket à chaque patte. Elle te regarde avec un sourire qui semble te remercier de lui avoir donné vie, avant de déplier ses ailes. Tu lui désignes sa cible du doigt et elle décolle en zonzonant. Elle traverse l’espace entre les immeubles en zigzagant et s’approche du monstre qui déchire la côtelette de ses crocs. Il est tellement absorbé par son festin qu’il ne remarque pas l’insecte qui se pose sur lui et le pique. Il bondit, il donne des ruades, il rugit. Des filets de bave jaillissent de sa gueule et, finalement, il s’effondre en ronflant.

Tu sautes sur place en battant des mains : tu l’as eu, enfin ! Tu dévales l’escalier de l’immeuble et tu gravis les marches de celui d’en face. Tu t’approches précautionneusement de ta créature mais, rien à craindre, elle est profondément assoupie. Tu siffles la mouche tsé-tsé qui se pose sur ton épaule et tu la gratifies d’une caresse ; elle a bien travaillé. Pas question de la laisser dans la nature, cependant : un pensionnaire de plus dans ton appartement. Tu t’accroupis à côté de la bête. De près, elle est encore plus hideuse, imbroglio de traits et de hachures noirs, toute de crocs et de griffes. Ses tentacules buccaux s’agitent mollement et elle répand une odeur ammoniaquée. Tu attrapes ta plus grosse gomme et tu poses l’autre main sur les écailles rêches. C’est tiède et tu peux sentir, quelque part sous la peau sombre, un coeur dessiné qui bat.

Tu hésites. C’est une vie que tu t’apprêtes à effacer, une vie que tu as créée. Tu l’observes plus attentivement. Il n’est peut-être pas vraiment méchant... Et puis, est-ce que le fait de l’avoir créé te donne le droit de le détruire ? Ton geste s’est arrêté. La gomme et le destin du monstre sont suspendus. Il gémit dans son sommeil narcotique et sa patte tressaute. Tu ne peux pas faire ça. Ton bras retombe et tu laisses échapper un soupir que tu n’avais même pas conscience de retenir. Bon, comment vas-tu bien pouvoir l’apprivoiser ?

Estellanara, en retard mais vraiment.


  
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Réponses à ce message :
3 Commentaire Estellanara, exercice n°123 - Narwa Roquen (Mar 11 aou à 17:26)
       4 Merci pour ta lecture ! - Estellanara (Mar 3 nov à 20:10)
3 gestalt-thérapie - Maedhros (Lun 20 jul à 19:21)
       4 Merci pour ta lecture ! - Estellanara (Mar 21 jul à 20:44)


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