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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Jeudi 11 juin 2015 à 22:25:15
L’ATTRAIT DU GNON


La bande-son.

C’était un fier-à-bras comme on n’en faisait plus. Il avait une gueule d’ange déchu, des muscles hypertrophiés qui saillaient sous un débardeur crasseux et un immense dos qui se voutait comme s’il supportait depuis trop longtemps toute la misère du monde. Un observateur un peu attentif aurait reconnu la seconde de retard qui accompagnait chacun de ses gestes comme la preuve irréfutable de son origine. Il était né parmi les étoiles, ce domaine encore mystérieux qui forme la trame des rêves que hantent les voyageurs plongés dans le long sommeil. Sa stature impressionnante imposait le respect autour de lui pendant qu’il ingurgitait à la queue-leu-leu les verres remplis à ras-bord du tord-boyaux local servis par un barman admiratif. Les tatouages claniques s’étalaient sur ses avant-bras, accouplements de chimères et de motifs géométriques.

Caliban avait le coeur brisé. Cela lui arrivait chaque fois qu’il descendait à terre.

Ses mères s’étaient lamentées mais il n’avait pas retenu leurs leçons. Il avait toujours été le vilain petit canard. Jamais il ne s’était transformé en un cygne majestueux. Il n’avait pas hérité des caractéristiques génétiques des êtres filiformes qui évoluaient avec grâce dans les coursives tubulaires des Vaisseaux des Grandes Lignes, ces voies prestigieuses qui reliaient les systèmes périphériques au centre galactique, ces routes qui défiaient l’imagination planisphérique des tristes terre-à-terre. Ces voyages à temps réversible qui font appel à des notions si étrangères à notre conception qu’il vaut mieux ne pas trop y réfléchir.

Caliban était grand et massif. On l’avait un jour qualifié de volumineux. Il gênait les manoeuvres. Il obstruait le passage. Il était incapable de s’insérer dans les équipes de quart. Beaucoup de savoirs innés chez ses frères et soeurs, lui faisaient défaut. Apprenti-matelot, il avait traîné sa grande carcasse en essayant de rendre service mais rien n’y fit. Il n’avait pas trouvé sa place. En désespoir de cause, son premier Commandant, mû par une intuition géniale, l’avait assigné tout au fond de la soute. Là, la place ne manquait pas. Là, le silence n’existait pas. Là, rugissaient sans répit les moteurs cathédrales puisant leur puissance phénoménale dans des abstractions quantiques domestiquées. Cependant, dans cet univers que beaucoup auraient qualifié d’enfer, il apprit à manier tournevis et marteau, pinces et clés à pipe, avec une dextérité diabolique. Entre ses mains, ils n’étaient plus des outils frustres et antédiluviens. Nombre de vaisseaux désemparés durent leur salut providentiel au don exceptionnel de Caliban, quand survenaient des pannes critiques qui plongeaient dans la perplexité les ingénieurs cybernétiques tout juste bons à bégayer leurs équations bouclant sur elles-mêmes comme des derviches tourneurs. Auréolé d’une gloire grandissante, investi d’un pouvoir presque magique, Caliban devint au fil du temps, montant ou descendant, une sorte de légende, un Grand Manitou de la Science Mécanique, une divinité bienveillante maculée d’huile et de graisse qui pouvait avec deux bouts de ficelle et une clé de 12 remettre dans le droit chemin le plus récalcitrant des moteurs à énergie chrono-différentielle. Après chaque décollage, avant chaque atterrissage, tout commandant digne de ce nom mettait un point d’honneur à échanger quelques mots avec le Quartier-Maître de la Soute, une fonction arrachée au néant, néanmoins assortie de deux barrettes d’argent sur les épaulettes et d’un généreux salaire.

Ainsi, Caliban avait tout pour être heureux. Sa place au sein des Clans des Etoiles était garantie, son statut social enviable et ses obligations et corvées collectives réduites à leur plus simple expression. Il pouvait fréquenter le mess des officiers et les courtisanes se disputaient ses faveurs dans les gynécées. Elles vantaient à demi-mot ses prouesses sexuelles, tout en buvant une tasse thé, entre deux vacations, sur les minuscules plages sablonneuses des serres hydroponiques. Pourtant, Caliban était poursuivi par la malédiction d’Antée. Sur n’importe quelle planète, il aurait été invincible mais là-haut, entre les étoiles, sa force herculéenne ne lui servait à rien. Là-haut, parmi les étoiles, ses pieds ne touchaient pas le sol.

Cette nuit-là, dans le bouge infâme où s’entassaient putes du port et matelots en permission de minuit, Caliban suivait son rituel. Il buvait pour oublier. N’est-ce pas ce que font ceux qui ont quelque chose à oublier? Car, et c’était paradoxal, quand il était à terre, Caliban avait le blues de l’espace profond, cette sensation de chute et de vertige qui étreint tous ceux qui tentent de rester éveillés pendant que le vaisseau s’enfonce dans les entrailles du temps reconstitué. Quand ils s’aperçoivent que le fil des évènements s’embrouille comme une pelote de laine entre les pattes d’un chaton. Quand ils sont assaillis par une pensée qu’ils se rappellent avoir déjà eue. Certains deviennent fous, prisonniers des méandres où s’est perdu leur esprit. Ceux qu’on appelle les Eschervelés, les Naufragés des Escaliers.

Dans ce genre d’établissement, Caliban était certain d’une chose. Il aurait de l’alcool à volonté. Le plus fort et le plus brutal des alcools. Il n’était pas intéressé par les liqueurs raffinées qui titillaient à peine les glottes délicates des bourgeois. Pas de demi-mesure. Non. Il lui fallait les casse-gueules, les casse-pattes, les pousse-au-crime, ces alcools de contrebande qui lui ruinaient l’oesophage, qui lui brûlaient l’intestin, qui incendiaient sa gorge, qui s’enroulaient autour de sa nuque et remontaient enfin vers le sommet de son crâne. Il lui fallait cette intensité ravageuse pour endiguer le flot de l’Espace qui cherchait à l’ensevelir dans les sables mouvants de sa mémoire. Là où elle lui souriait encore avant de disparaître à jamais. Celle qui avait volé son coeur. Ne parlez pas à un enfant des étoiles du temps qui passe. Pour lui, le temps n’existe pas. Il ne s’écoule tout simplement pas. Il n’y a ni avant, ni après. Le temps, à ses yeux, se résume à une mosaïque infinie de présents organisés en vagues de probabilités sur lesquelles il surfe en se moquant des visages endormis sous la surface de l’onde. Comprenne qui pourra !

L’histoire aurait pu être jolie. Elle aurait pu être un conte de fées ultramoderne. Un remake futuriste de la Belle et la Bête. Elle aurait pu. Mais elle ne l’est pas. Caliban avait le coeur brisé et il savait que rien ne pourrait jamais le réparer. Pas même lui, qui avait de l’or dans les mains, pas même lui, qui domptait sans difficulté les démons asservis du fond de la soute. Car jamais il ne la retrouverait. Quand il croyait l’embrasser dans un rêve mélancolique, il ne faisait que serrer un fantôme dans ses bras. Elle n’était jamais autant présente que lorsqu’il descendait à terre. C’était aussi les moments les plus douloureux, les plus insupportables car il ressentait au plus profond de lui son absence. Alors il buvait jusqu’à plus soif, jusqu’à la dernière goutte de l’eau-de-vie corrompue qu’il commandait par caisses entières, à même le zinc.

Il espérait ce moment où, quand la tête commençait à lui tourner, il libérait la bête qui sommeillait en lui. Il devenait un spectateur lointain de ce qui se passait ensuite. Il laissait ses instincts prendre le contrôle en mode automatique. Cela ne l’intéressait plus car elle était là. Juste de l’autre côté de la salle, un demi-sourire aux lèvres, son regard effronté fiché dans le sien, semblant le défier de venir la rejoindre. Alors, les murs du boui-boui s’effaçaient, cédant la place à un endroit sombre, humide et circulaire. Personne ne paraissait s’en rendre compte, à part lui. Les tables et les chaises volaient en tous sens. Les cris étaient comme étouffés sous une chape de plomb. Les rictus déformaient les visages et les corps étaient comme repoussés par une force irrésistible, une sorte de tornade très localisée qui dévastait tout sur son passage. Quand ses énormes poings se fermaient à en faire blanchir les phalanges, quand ils atteignaient leur cible avec la force d’un piston électromécanique, ils enfonçaient les cages thoraciques, déboîtaient les mâchoires et séchaient sur place les plus coriaces des adversaires. Elle, elle battait des mains en riant aux anges. Elle trépignait d’impatience de l’autre côté du ring. Elle l’encourageait sans relâche, rouge d’excitation. Elle exultait quand le sang était projeté en longs colliers de rubis au-dessus de la mêlée. Une ferveur mystique embrasait la perfection de ses traits. Elle en voulait toujours plus. Lui ne demandait qu’à exaucer ses voeux. Une étrange sorcellerie était à l’oeuvre.

Ne l’avait-il pas connue sur une planète où des puits sans fond, creusés dans une roche rouge et tendre, avalaient d’interminables processions de pèlerins en transe ? Elle l’avait séduit en dansant sur l'étroite margelle de l’abîme le plus profond du continent. Elle voulait qu’ils plongent ensemble. Elle lui avait promis de l’aimer tant que durerait la chute et elle lui avait promis que la chute n’aurait pas de fin. Elle avait posé sa main sur son torse et il avait senti son coeur bondir dans la poitrine. A cet instant, il avait vraiment désiré ce qu’elle attendait de lui. Elle l’avait attiré tout contre elle, au bord du vide abyssal. Et puis, comme se déchire une étole de soie, le charme s’était rompu et Caliban avait recouvré ses esprits, juste à temps. Il avait vu dans ses yeux naître l’incrédulité et la fureur, la honte et le remords, et aussi se tordre quelque chose de plus ancien, quelque chose de visqueux et de blême, de froid et de reptilien. Il avait levé le poing pour se protéger. L’instant d’après, il s’était maudit. Elle avait basculé, engloutie par le gouffre. Il s’était penché et avait regardé, impuissant, son corps tournoyer encore et encore, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les ténèbres. Il lui avait semblé qu’elle tenait entre ses mains un peu de chair palpitante. Son coeur.

Depuis ce jour, Caliban buvait pour oublier et pour la retrouver. Il n’ignorait pas qu’elle avait instillé en lui un poison dont jamais il ne se débarrasserait. Un poison d’amour qui la ressuscitait quand ses poings se fermaient et quand son souffle devenait court. Il ne pouvait rien contre cette attirance mortifère, cette ivresse de la déchéance. Depuis qu'il avait posé les yeux sur elle, elle avait été plus forte que lui. C’est ainsi qu’il l’aimait. Et qu’il l’aimerait toujours.

Il n’y a rien de bon à espérer quand le Ciel aime la Terre. Jamais.

M


  
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3 WA 141 Maedhros : commentaire - Estellanara (Lun 14 nov à 16:52)
3 Commentaire Maedhros, exercice n°141 - Narwa Roquen (Dim 29 nov à 22:14)


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