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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Mardi 11 novembre 2014 à 12:31:13
JOUR APRÈS JOUR


Illustration musicale... c'est un indice!

Je n’ai pas besoin d’ouvrir les yeux. Les odeurs rances de matières indéfinissables en décomposition sont autant d’empreintes olfactives familières qui ne peuvent mentir. Je suis encore dans la cave et tout va recommencer.

Dehors, le monde ne tourne plus vraiment rond ; trop de morts déambulent en riant sur les trottoirs. Ce ne sont que des morts-vivants, vous savez ! Avides et cruels, surtout avec les types qui ont dégringolé trop vite les marches de la société. Comme moi. Ils se foutent de la gueule de tous ceux qui les supplient du regard avec la main tendue. J’ai oublié qui j’étais.

J’ai perdu ce que j’avais. Une femme ? Des gosses ? Un beau jour, j’ai lâché prise. J’ai perdu pied, vous comprenez ? L’alcool est venu bien après. Il faisait trop froid. J’étais trop seul. J’étais trop vide. La bouteille me tenait chaud et compagnie. J’ai bu jusqu’à m’endormir dans mes vomissures. C’est à ce moment que je me suis réveillé dans la chambre d’hôpital, incapable de me rappeler comment j’avais fait pour en arriver là. De mon passé, il ne me reste que quelques fragments agencés n’importe comment. Parmi ces images incompréhensibles, il y a un visage. Un visage de femme qui me sourit. Je sais qu’il s’agit d’un visage de femme mais quand je l’ai dessiné pour leur faire plaisir ; pour qu’ils cessent leurs questions, ils ont dit que ce n’était pas un visage. Encore moins un visage de femme. Ils ont prétendu que c’était un chapeau. Un chapeau ? Ils voulaient me faire passer pour dingue. Alors quand ils ont baissé la garde, j’ai déguerpi

Je n’avais nulle part où me cacher. Ils étaient sur mes talons, avec leurs filets et leurs bâtons. En banlieue, j’ai fini par trouver un asile. Cette cave. Au beau milieu d’une immense friche industrielle ; succession de hangars éventrés entre rails rouillés et bouquets de fleurs rongées. Poussé par la nécessité, j’ai longé les barbelés. « Zone polluée – danger mortel » avertissait la tête de mort. Il y avait un passage insoupçonné. Je me suis faufilé. Après, j’ai entendu leurs voix décroître de l’autre côté.

En explorant les vieux bâtiments abandonnés, j’ai trouvé le blockhaus. Sous les épaisseurs de béton, les ténèbres y règnent en maîtresses absolues. Ses escaliers mènent loin sous la surface. A la lumière fileuse des bougies, j’en ai exploré chaque niveau. J’ai longé des laboratoires où traînaient paillasses poussiéreuses, cages vides et matériels inquiétants. Plus je m’enfonçais dans les entrailles de ce lieu étrange, plus l’atmosphère devenait moite et lourde ; plus l’air devenait irrespirable. J’eus l’impression de déranger des fantômes. En chuintant, ils se pressèrent dans mon dos. Je pouvais sentir leur souffle ténu dans mon cou. Et quand je m’immobilisais, quand la tension devenait insupportable, je percevais l’écho de voix inconsolables. Cela résonnait comme un choeur d’anges déchus. J’avais beau me dire que c’’était mon imagination, j’en avais la chair de poule. Bien sûr, quand je me retournais, il n’y avait rien ; juste le néant.

Peu à peu, j’appris à apprivoiser ces ombres. En contrepartie, elles m’offrirent une hospitalité cotonneuse. Je fus bientôt aussi à l’aise parmi elles qu’avec de vieux voisins. Elles me donnèrent le courage d’affronter chaque jour les cohortes de morts-vivants sur les trottoirs ensoleillés pour leur quémander quelques pièces.

J’ai apporté des cartons et mille autres bricoles dans le laboratoire sur lequel j’avais jeté mon dévolu, aux parois blanches entièrement carrelées. Je l’ai choisi pour deux raisons. D’abord pour le côté hygiénique de salle de bains. Ensuite, parce que j’ai remarqué que les ombres refusaient d’y entrer. Elles demeuraient sur le seuil, comme repoussées par une force invisible. Je n’avais qu’à refermer doucement la porte pour ne plus entendre leur babillage.

J’ai balayé le sol et j’ai disposé de gros cierges subtilisés dans les églises et les temples. Dieu me pardonnera. Peut-être. J’en ai fait aussi une bonne provision que j’ai rangée dans l’une des alcôves creusées dans le mur du fond. Il y en a une bonne vingtaine, toutes équipées d’un lourd sas à volant. A l’intérieur, le plateau coulissant pourrait contenir sans difficulté le corps d’un homme de bonne taille. La morgue d’un sous-terrestre. J’y ai récupéré un oreiller encore utilisable et des draps assez propres. Un signe du destin. Bienvenue à la maison !

J’ai ramené une poignée de bouquins piqués à la bibliothèque et des boîtes de conserve distribuées par la banque alimentaire. Là, dans ma forteresse, je me sens à l’abri. J’ai recouvré la tranquillité. Ils ne m’attraperont pas. Car ils me recherchent toujours, vous savez ! Je peux voir leurs sales museaux fureter partout. Ils reniflent l’air et remontent la piste. Mais j’ai ma technique. Dans la ville, ils passent sans me voir. Dans la ville, je cours du matin au soir. Comme le rat dans le labyrinthe. Pas moyen de faire autre chose. Il y a ces voix qui murmurent dans ma tête. Les voix des fantômes qui vivent avec moi dans le bunker.

J’ignorais que j’avais passé un pacte. Si j’avais su... !

*

Il se glisse dans l’interstice masqué par les monceaux d’ordures et la pyramide de conduites en béton. Même les chats errants ne s’y risquent pas. Quand il débouche enfin à l’air libre, dans l’impasse, il se redresse pour devenir plus présentable, plus humain.

L’aube marche dans les rues, éteignant les néons et chassant devant elle les dernières créatures de la nuit.

Son apparence est celle d’un naufragé de la vie, une de ces pauvres hères qui jonchent les avenues du centre ville, collection hétéroclite de « mobilier hurmain », pour employer le néologisme à la mode. Il n’a pas d’âge. Regardez ses yeux. Voyez-vous les tressaillements incontrôlés des globes oculaires ? C’est un premier symptôme.

Rendons-lui la parole.

*

Il faut que j’évite de refaire la même chose. Il ne faut pas que j’oublie de ne pas recommencer les mêmes gestes ; ne pas suivre les mêmes traces ; essayer de déjouer les plans de ce qui me force à revivre ce foutu jour qui tourne en boucle. Non, je n’écouterai pas vos satanées voix. Comme hier. Comme avant-hier. Je suis peut-être un rat dans le labyrinthe ou bien un dormeur dans le mur du laboratoire, rêvant une vie chimérique. Que m’importe de vivre dans un rêve ? Je suis bloqué dans ce niveau et je ne trouve pas le moyen de passer au suivant, comme dans les jeux vidéo de ma jeunesse. Il fallait récolter les indices ; comprendre l’énigme ; trouver l’issue et faire le bon geste au bon moment. Je n’étais pas très doué à ces jeux là !

J’ai l’impression très nette d’être un personnage manipulé par un joueur incompétent qui me condamne à revivre chaque jour la même histoire. Est-ce cela qu’on appelle le destin ? Le mien est sacrément répétitif. Je n’ai pas besoin de lire la manchette des journaux pour savoir que la date n’a pas changé. Encore un putain de vendredi. Un putain de vendredi 13. Ces derniers temps, tous les jours sont des putains de vendredi 13. Tous ceux que j’aime sont morts un vendredi 13. Ce jour funeste me colle à la peau comme un chewing-gum à la semelle. Aujourd’hui n’est pas un autre jour. Il n’est qu’un subtil réagencement d’hier.

Je tiens une sorte de journal. Un livre de bord. J’y punaise quelques photographies de mots pour emprisonner des bribes de temps ; ce temps qui s’obstine à tourner en rond ! Mais j’ai beau tourner les pages, il y a les mêmes mots, les mêmes images. Même le numéro de la page ne change pas. Vous pouvez expliquer ça ?

Bon. Réfléchis. Pour l’instant, jusque là, rien n’est encore définitif. Je crois que le truc serait de rester à la même place. Oui, j’en suis presque persuadé. Il suffirait que je m’asseye contre ce mur pour attendre le crépuscule ; sans rien faire et sans rien dire. Mais c’est un luxe inaccessible. Si je ne bouge pas, ils vont me coincer. Ils vont m’enfermer ; me donner leurs pilules bleues et leurs pilules jaunes ; faire d’autres expériences, vous savez ! Des machins désagréables. Le pire, c’est que je vais devoir l’affronter encore. Qui ? Mais elle, cette garce de miss Fletcher. L’impitoyable Miss Fletcher, avec ses façons doucereuses et perfides. Ses jeux à la con et ses crayons de couleurs. Elle me force à dire ce que je ne peux me rappeler. Ca, c’est insupportable.

Droite ou gauche, j’ai déjà tenté les deux directions. La décision est neutre. Je me dirige vers la bouche de métro. Merde, je vois l’homme au chapeau gris qui émerge de l’escalier. Il était là hier, avec son manteau de flanelle et son attaché-case. Je traverse l’avenue sans me soucier du bus qui, en me frôlant, klaxonne rageusement. Je descends l’avenue maintenant. Est-ce la bonne décision ? C’est toujours la même question. Ai-je accompli l’action qui va débloquer le niveau et me permettre de reprendre le cours de ma vie ?

De toute façon, contrairement à Bill Murray, je connais l’évènement déclencheur. Je suis à Paris et Punxsutawney est loin. Les années 90 aussi ; C’était bien avant ma naissance, bien avant la Grande Dépression, quand l’économie européenne a implosé dans la déflation. Mais j’ai vu le film. Le gars cherchait à donner un sens à sa vie et elle était bien mignonne, la petite journaliste. Il s’est débarrassé de toutes ses enveloppes superficielles pour révéler vraiment le chic type qu’il était en dessous. Pas de larmes. Pas de drame.

Ce n’est pas mon histoire. Elle finit mal. Vous en doutiez ? Sauf si je trouve le chemin qui m’amènera sain et sauf à demain ; le chemin qui ne croisera pas le sien. Si je réussis, je suis sûr que je me réveillerai enfin le jour après celui-là.

Je marche lentement, en baissant la tête. Je m’écarte des vrais gens. Avec leurs masques et leurs lunettes foncées, ils ressemblent à des zombies impassibles. Je sais qu’ils me suivent du regard car je n’appartiens pas à leur monde. Ils étaient là hier. La même façon de marcher, les mêmes gestes saccadés. Je prends à gauche, puis encore à gauche. La martingale des labyrinthes. Je traverse un square où les balançoires sont immobiles. Où sont donc passés les enfants ? Il n’y a pas de pigeons non plus. Le ciel est vide. Sale et vide. Presque jaune. Ils disent que c’est la pollution. Je ne connais pas ce quartier. Les vitrines sont barrées par des panneaux de bois. Les chaussées sont dépavées. Ne pas me laisser distraire.

C’est comme ça que gagne Miss Fletcher ! A chaque fois. Il y a d’abord des mots ; Une liste de mots et une feuille de papier. Sur la liste, il y a : « gilet », « jonquille ». « domino », « hareng » et « poire ». Après, elle me dit « vêtement ». Alors je réponds « bonnet ». Miss Fletcher est déçue. Elle attendait autre chose. Je veux lui faire plaisir. Elle dit «poisson ». Je réponds « thon ». Elle n’est pas contente. Elle regarde la pendule sur le mur. Elle hoche la tête. Je suis sûr que c’est la bonne réponse. Elle cherche à me piéger, à fausser les tests pour que je les rate, pour me garder encore ici, avec elle. Elle est belle, Miss Fletcher. Ce n’est pas son vrai nom, vous savez ! Elle est mince et ses yeux sont noisette. Elle a des fossettes comme les bébés. Elle met des lunettes austères et tire ses cheveux en chignon pour rendre son visage plus angulaire, plus sévère. Elle est belle pourtant. Belle et patiente. Elle recommence. Elle me dit « fleur ». Je réponds « rose » parce que ce sont les fleurs qu’on offre quand on aime, non ? Elle dit « fruit » et je lui réponds « cerise ». Une veine palpite sur la tempe de miss Fletcher. C’est à son tour de griffonner sur son bloc-notes. Une écriture serrée, nerveuse, énervée. Elle écrit à la volée. La mine de son crayon ne résiste pas à la pression. Alors elle jette le bloc qui glisse sur la table jusqu’au bord, mais ne tombe pas. Elle se met debout en repoussant la chaise qui tape contre le mur. Moi, je ne peux pas me lever, les sangles de cuir me retiennent au siège vissé dans le sol. Combien d’exercices ai-je pu faire ? Beaucoup. La pile de feuilles en témoigne. Que des bonnes réponses, j’en suis sûr ! Je suis le gentil rat de laboratoire de Miss Fletcher. Qui m’apportera des fleurs pour que j’avale sagement les pilules rouges? Miss Fletcher récupère son bloc-notes. Elle va sortir de la pièce mais elle s’arrête sur le pas de la porte et, sans se retourner, me lance :

« Vous jouez avec nous. Vous jouez avec moi ! Ces tests ne mènent à rien. Vos réponses ne sont pas conformes au diagnostic posé. Elles tombent à côté de la plaque. Votre mémoire épisodique ne peut pas être à ce point endommagée. Vous êtes un simulateur. Je ne comprends pas encore pourquoi, mais je le découvrirai ! ».

Je longe un quai. Le fleuve charrie des immondices qui s’agglutinent contre les piles du pont. Attendez ! De l’autre côté, parmi les passants, il y a une petite tache rouge. Ai-je le temps ? Il me suffit de ne pas traverser ce foutu fleuve ! Avec l’eau entre nous, elle ne court aucun danger. Je ralentis au fur et à mesure que je m’approche du pont. Une envie se lève en moi. J’en reconnais les signes. Il faut que j’y résiste. C’est si simple à dire ! Résister et passer mon chemin. Malgré moi, je la cherche des yeux. Elle est là-bas, s’éloignant. Il me suffit de poursuivre tout droit. Juste tout droit. Le ciel tourne au-dessus de ma tête. Elle est vivante. Comme moi, elle est piégée dans ce faux jour. Le pont est tout près. J’ai du mal à avancer, ne serait-ce que d’un pas. L’envie s’est transformée en une houle grondante. Je suis immobile, face à l’autre quai. Le ciel tourne trop vite au-dessus de moi. Elle disparaît à l’angle de la grande bâtisse qui reflète dans l’eau plombée ses deux tours rondes aux toits effilés d’ardoises luisantes. Il me suffit juste de ne pas traverser. Alors je m’éloigne du pont. Je passe sous l’horloge de la tour. Bien évidemment, ses aiguilles n’indiquent plus aucune heure. Pas pour moi.

M
(à suivre)


  
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3 Commentaire préalable sur le point-virgule - Narwa Roquen (Mer 19 nov à 23:08)
       4 Adhérez, braves gens... - Maedhros (Jeu 20 nov à 16:55)


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