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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Dimanche 2 decembre 2012 à 16:25:22
Retour aux terres d'antan...


LE CARREFOUR DES BERGERS



La tonalité générale du texte...

Le jour déclinait rapidement. La forêt s’obscurcissait. Les ombres grandissaient aux pieds des conifères géants qui la peuplaient. Il faisait froid et humide, l’hiver approchait. Il accourait du Nord, descendant les pentes enneigées des Montagnes des Dieux qui s’élevaient plus au nord. Les parfums nocturnes, aériens et subtils, supplantaient peu à peu les fragrances solaires et capiteuses qui avaient régné tout le jour. Les notes boisées persistaient mais elles prenaient une tonalité différente, virant du vert au bleu nuit. Entre les troncs serrés qui semblaient tordre leurs longues branches pour tenter de la griffer, une frêle silhouette avançait sur le chemin qui s’enténébrait. Emmitouflée dans un long manteau au capuchon abaissé, prenant grand soin de demeurer au milieu de la route forestière, elle marchait d’un pas soutenu. D’une main, elle tenait la longe d’une mule placide dont les flancs disparaissaient sous de larges bâts rebondis. De l’autre, elle serrait un grand bâton.

Il n’y avait qu’une seule et unique route qui traversait la forêt du nord au sud. Bien sûr, tout autre voyageur que lui aurait pu choisir de la contourner par l’est ou par l’ouest mais alors, il aurait perdu énormément de temps. Lui ne se dirigeait pas vers l’estuaire du grand fleuve où les ruines altières d’une ancienne cité se dressaient encore au-dessus d’un port en eau profonde où plus aucun navire ne s’amarrait. Il répondait à un appel pressant qui ne pouvait souffrir aucun retard. Pour s’y rendre, il avait emprunté la route de la forêt. Quand il en avait atteint la lisière, il avait interrogé le soleil. Le jour était bien avancé. Nul mortel ne pouvait impunément cheminer sous les ramures des grands arbres. Des créatures sans nom s’y cachaient, des choses aux formes tourmentées qui massacraient les imprudents tombant entre leurs griffes, qu’ils soient gueux ou héros. Seule la route les maintenait à l’écart.

Avant qu’elle ne soit ouverte, de fiers seigneurs vêtus d’armures brillantes, à la tête de puissantes armées, s’étaient avancés dans les sous-bois, bien décidés à éradiquer le mal qui se terrait entre les arbres où disparaissaient régulièrement d’humbles forestiers. Leurs cors et les trompettes avaient résonné fièrement pendant quelque temps puis le silence s’était reformé. Nul ne revit jamais ces téméraires.

Un roi plus sage que ses devanciers convoqua alors une multitude de bûcherons, les attirant avec la promesse de primes mirobolantes. Il en vint de toutes parts. Bientôt, une armée de tentes fit disparaître la plaine qui s’étendait devant la forêt ensorcelée. A l’aube du premier jour, le monarque monta sur une estrade et, face à la multitude, tint ces propos mémorables :

« Si le fil des épées et la pointe des lances ne sont pas venus à bout des monstres qui rôdent dans ces bois, alors le fer de vos haches et les dents de vos scies mordront les troncs qui font cette forêt. Travaillez tout le jour, abattez les arbres un à un. Vous êtes des milliers et ce ne sont que de vulgaires troncs de bois, des souches en puissance, des bûches pour faire danser les flammes dans nos âtres. Ce soir, abandonnez vos outils et placez-vous sous la protection de mes chevaliers et de mes gens d’armes. Festoyez à mes frais et que la nuit vous réconforte! Demain, quand le soleil grimpera à nouveau dans le ciel, vous reprendrez à nouveau votre labeur! Et le jour suivant encore. Et les jours d’après. Nous verrons bien si la patience et la méthode viendront à bout de cette verrue dans mon royaume ! »

Les bûcherons relevèrent le défi et manifestèrent bruyamment leur accord. Ils s’attelèrent sans délai au labeur et les arbres commencèrent de s’abattre avec fracas. Les bûcherons chantaient virilement en travaillant. C’étaient les meilleurs ouvriers forestiers que le monde avait enfantés. Ils scièrent avec entrain les troncs à la périphérie de la forêt. Quand le soleil fut à son zénith, d’accortes et plaisantes servantes passèrent parmi eux, leur offrant du pain et des viandes, du vin et des rires, des fruits et des baisers. Et bien plus, à l’ombre des arbres couchés où les feuillages formaient de verdoyants matelas. Puis le travail reprit.

Le roi contemplait ce spectacle avec satisfaction. Le travail avançait visiblement. Les troncs étaient tractés par des attelages de boeufs vers des lieux de stockage d’où ils partiraient pour les scieries qui les débiteraient en longues et belles planches. A ce rythme-là, dans une lune au plus songeait le souverain, la forêt aurait diminué de près d’un quart. Il souriait d’aise en lissant sa barbe. Il s’était montré avisé et prudent.

Juste avant que le soleil ne se cache derrière l’horizon, les trompettes royales sonnèrent la fin des travaux. Les bûcherons, harassés mais contents de ce qu’il avaient fait, revinrent en sifflant, la hache sur l’épaule, aussi fiers que des soldats après une éclatante victoire. Ils laissaient derrière eux une plaine bien plus vaste qu’au matin. Ils simulèrent un défilé, débraillés et braillards, en passant devant l’estrade où était assis le roi. Celui-ci se leva aimablement et leur fit l’honneur de les saluer à son tour.

D’autres festivités attendaient les bûcherons quand ils regagnèrent leurs tentes. Des attractions avaient été amenées à grands frais par le roi. Des cohortes de cracheurs de feu, de jongleurs, de magiciens et de toutes sortes de bateleurs, égayèrent cette première veillée. Puis des filles, comme une nuée d’hirondelles nocturnes, descendirent de chariots qui patientaient non loin. Des brunes. Des blondes. Des rousses. Il y en avait pour tous les goûts et pour tous les âges. Les hommes hurlèrent de joie et les musiciens se remirent à jouer de plus belle, battant l’estrade jusqu’à s’en faire mal aux doigts. A minuit pourtant, la fatigue rattrapa les joyeux drilles qui se faufilèrent sous les tentes, enlaçant leurs faciles conquêtes.

Il existe, au coeur de chaque nuit, un moment singulier où le monde oscille entre le passé et le futur. Rien n’y est écrit, rien ne s’y rattache. Il n’est déjà plus hier et pas tout à fait demain. Cela dure sans doute quelques battements de coeur, mais cela ne signifie pas grand-chose puisque le temps y coule différemment. Cet instant est une parenthèse insondable, un présent qui refuse d’abdiquer. Les dormeurs le rencontrent souvent. C’est une ombre qui voile la clarté des rêves et réveille les monstres des cauchemars. Et puis cela disparaît car demain vient de naître. Hier est mort. C’est durant ce moment unique et magique que la forêt meurtrie déploya ses artifices.

Un héraut impassible vint réveiller le roi au petit matin. Une lumière grise plombait le ciel et le roi ressentit une inhabituelle amertume envahir sa gorge. Il courut au rempart, essayant de percer le brouillard qui noyait la plaine. Nul bruit ne se faisait entendre. Aucune de ces rumeurs familières et ordinaires qui émaillent l’activité d’une armée de bûcherons se préparant à une nouvelle journée de labeur.

Un petit détachement de sa garde personnelle l’attendait quand il enfourcha son destrier. Le pont-levis s’abaissa et les cavaliers s’engagèrent au petit trot dans le demi-jour frissonnant. Ils ne mirent pas longtemps pour parvenir au campement. Dans le brouillard tenace, ils se retrouvèrent au milieu d’un grand rassemblement de fantômes éplorés, endeuillés, aux longues tuniques traînantes. Ils comprirent bientôt qu’il s’agissait des tentes que les volutes de brume transformaient en spectres évanescents. Les feux étaient froids, leurs gardiens invisibles.

Une atmosphère funèbre planait au-dessus du camp et le roi sentit une main de glace broyer son âme. Il sauta de sa selle et pénétra dans la tente la plus proche. Il réprima difficilement un cri d’effroi. Là, devant lui, il y avait des corps enlacés. Des hommes et des femmes. Les visages étaient terreux et les yeux vitreux. Une indicible douleur tordait leurs traits, comme s’ils avaient souffert une éternité avant que la mort ne les délivre enfin. Mais là n’était pas le plus horrible. Une branche noueuse et épaisse comme l’avant-bras d’un homme avait poussé au travers de leurs corps, les transperçant pour les clouer au sol comme des papillons. Des ramilles plus minces surgissaient de leurs bouches ouvertes, de leurs oreilles et de leurs yeux. Un fin duvet herbeux avait poussé sur leur peau comme une lèpre verdâtre. Le spectacle était insoutenable. Un des chevaliers du roi se plia en deux pour vomir. Les autres reculèrent, une main sur le pommeau de l’épée. Le roi blêmit. Il avait compris qu’il ne vaincrait pas la forêt aussi facilement.

Il se précipita hors de la tente, respirant profondément l’air chargé d’humidité pour effacer de son esprit la terrible vision. Le brouillard ne se décidait pas à se disperser. Ils visitèrent plusieurs dizaines de tentes. Elles répétaient toutes le même destin tragique. Ils ne trouvèrent aucun survivant. Hommes, femmes, chiens, chats, chevaux, bêtes de trait, la vengeance de la forêt n’avait épargné personne.

Hébété, le roi revint vers son palais. Sa raison chancela. Il rassembla son armée pour la bataille. Ses généraux et ses capitaines lui conservèrent leur loyauté bien qu’ils comprissent qu’ils se préparaient à une mort inéluctable. Mais que pouvaient-ils faire d’autre après le massacre du campement des bûcherons ? Ils sellèrent leurs chevaux, firent briller leurs lances et leurs boucliers, levèrent leurs fanions et leurs drapeaux. Une armée étincelante s’aligna sous les remparts où s’était amassés ceux qui restaient en arrière. Aucune trompette ne résonna d’un chant guerrier. Aucun tambour ne battit une marche martiale. Les visages étaient fermés comme le jour sans soleil.

Le roi éperonna les flancs de sa monture et derrière lui, toute son armée s’ébranla à sa suite. Il traversa le camp silencieux et observa la forêt qui se dressait devant lui. Durant la nuit, tous les arbres abattus avaient repoussé. Il ne restait rien de l’oeuvre des hommes. La forêt avait recouvré son aspect habituel, comme si rien ne s’était déroulé la veille. Nulle trace des arbres abattus, des souches déracinées et même des ornières creusées par les troncs halés dans les herbes.

Alors que l’ost allait s’enfoncer parmi les hautes fougères qui formaient un rideau ondoyant à l’orée du bois, un homme surgit dans la lumière. C’était un homme extraordinaire, vêtu d’une simple tunique immaculée, attachée par une broche sur son épaule gauche. Elle lui dénudait les bras et une partie du torse. Il avait une peau diaphane, presque dorée. Des muscles longs et déliés trahissaient une vigueur discrète. Sous une chevelure de bronze qui ressemblait à un casque de guerre, un visage aux traits fins et juvéniles respirait pourtant une sagesse inaltérable. Mais ce qui retenait l’attention c’était ses yeux. Des yeux surnaturels. Des yeux dont on ne pouvait déterminer la couleur parce qu’ils les possédaient toutes. Des yeux changeants comme un ciel avant l’orage ou après la pluie. Des yeux insondables. Des yeux qui semblaient refléter l’infini ou bien mieux, l’éternité. Il était impossible de soutenir bien longtemps le regard émanant de ces yeux-là. Noble ou misérable. Lâche ou héros. Homme ou femme.

En cet instant où la folie menaçait d’engloutir toute raison, où le royaume risquait de disparaître comme tant d’autres avant lui, cette apparition fit l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel tourmenté. Un coup de tonnerre libérant une tension insupportable. Son destrier se cabrant vivement, le Roi fut tout près d’être désarçonné. Les chevaliers de sa garde d’élite, se remettant de leur surprise initiale, entourèrent leur souverain et dégainèrent leurs épées. Derrière eux, l’armée toute entière s’était figée comme autant de statues de pierre saisies en plein mouvement.

L’inconnu leva une main en signe de paix. Dans l’autre, il tenait un grand bâton noueux, taillé dans un bois d’if à la teinte rouge sombre. Son extrémité supportait un tore. Par un hasard singulier, un rayon de lumière perça l’épais banc de brume et se ficha exactement au centre du tore, y faisant naître un vortex flamboyant. L’intensité de ce soleil miniature impressionna douloureusement les rétines des humains qui se protégèrent derrière leurs mains ou leurs boucliers. Le miroitement ne dura qu’un instant mais il déchira le brouillard comme une épée céleste. D’autres se joignirent à elle, taillant impitoyablement la masse cotonneuse qui recula sous l’assaut et se dispersa rapidement. Dans un ciel désormais limpide au-dessus de la plaine, le soleil brilla d’un doux éclat. Les couleurs reprirent leurs teintes naturelles, perdant leurs tonalités blafardes et estompées.

Le Roi posa les rênes sur le pommeau de la selle et mit pied à terre. Sa suite l’imita immédiatement. La disparition du brouillard rendait toute chose moins lugubre, la jeune lumière du jour l’éclairait au contraire d’un modelé gracieux et apaisé. Le monarque s’approcha lentement de l’homme qui n’avait pas esquissé le moindre geste.

« Noble souverain, engage-toi sous ces arbres millénaires et ils deviendront les tombeaux de tes hommes. Il n’y a rien dans la glauque et verte obscurité que tu puisses vaincre en ce jour. Le soleil, aussi brillant soit-il, ne perce pas facilement les feuillages de cette forêt enchantée. C’est une enfant rebelle qui refuse d’écouter les voix du Temps. Elle est entêtée et dangereuse. Il ne t’appartient pas de te mesurer à elle. Si tu pénètres plus avant, tu t’y perdras comme tous ceux avant toi et ton âme sera retranchée du Grand Décompte. Elle restera éternellement prisonnière du corps qui pourrira sous les racines profondes de ces arbres. Elle ne s’élèvera pas pour rejoindre le lieu secret où se rassemblent toutes les âmes de ton peuple après la mort, attendant la fin des temps. Celles de tous tes hommes connaitront le même sort ! »

Le Roi écouta ses paroles et il sut qu’elles disaient la vérité. La voix de l’être mystérieux était posée et douce mais elle était empreinte d’une grande force de conviction. Elle s’adressait au Roi dans sa langue maternelle, exempte de tout accent, mais sa musicalité la rendait indiciblement étrangère. Le Roi répondit et sa propre voix résonna disgracieusement après celle de l’étranger :

« Je ne connais pas ton nom mais je devine que tu es un Premier Né, noble rejeton de la race qui a jadis dominé ce monde avant que ses navires ne repartent au-delà de l’horizon pour ne plus revenir. Les Dieux ont accepté l’offrande expiatoire que j’ai proposée. Les prêtres ont déchiffré les entrailles des bêtes sacrifiées. L’honneur commande de ne pas laisser impuni l’odieux forfait perpétré cette nuit. Si je ne me conformais pas à cette exigence, une tache noire s’étendra en mon coeur, nécrosera mon âme et polluera ma raison. Si je ne respectais pas le serment que j’ai prononcé à genoux devant l’autel, je bafouerais l’honneur de ma Maison et je flétrirais les valeurs auxquelles je crois. Tous ceux qui sont à mes côtés sont venus de leur plein gré, écoutant non ma voix mais celles du sang et de l’honneur. Je n’ignore pas que jamais ne reverrai le visage aimant de mon épouse. Je ne l’étreindrai pas ce soir quand mes yeux se refermeront pour l’éternité. Mais il n’est plus temps. Mon devoir m’appelle, noble étranger. J’espère pouvoir simplement livrer un ultime et honorable assaut! »

L’étranger parut réfléchir. Un pli barra son front altier. Il ne quitta pourtant pas le Roi de son regard magnétique. Il frappa le sol de son bâton et tous les hommes ressentirent l’onde de choc qui passa en grondant sous leurs pieds comme une vague en pleine terre.

« Noble Roi, écoute mes paroles. Ecoute-les bien. Ton acte insensé pourrait à la rigueur se concevoir s’il n’engageait que toi et ceux qui te suivent. Mais il n’en est rien. Tu as provoqué celle qui dort au-milieu de la forêt. Tu as provoqué une force qui dépasse ton entendement. Une force qui n’en a pas fini de te faire payer l’affront que tu lui as fait hier. Crois-tu que tu pouvais impunément t’en prendre à ses fils et à ses filles ? Car n’en doute pas, les arbres que tu as jetés bas sont ses enfants et elle est une mère possessive et vindicative. Elle n’en a pas terminé avec toi. Ta mort et celle de tes hommes ne suffiront pas à assouvir son courroux. Elle s’est réveillée et elle a soif de vengeance. »

Un connétable de la maison royale, au tabard bleu fleur-de-lysé, se porta à la hauteur de son souverain. Il lui murmura quelques mots à l’oreille. L’inquiétude se lut dans les yeux du Roi, une pâleur soudaine envahissant son visage. Il venait d’apprendre une nouvelle inquiétante. L’étranger demeurait immobile. Derrière lui, la forêt frissonnait doucement alors qu’aucun souffle de vent n’était perceptible. Des effluves musqués et terreux descendaient des frondaisons qui semblaient se balancer nerveusement. De sinistres craquements se faisaient entendre, provenant des ombres boisées. Quelque chose s’ébrouait sous le couvert des arbres. Quelque chose qui s’impatientait. Un flottement parcourut les rangs de l’armée. La détermination de l’aube se transformait en hésitation inquiète. Les regards devenaient fuyants. Beaucoup jetaient de fréquents coups d’oeil en arrière, vers la grande citadelle hors de vue qu’ils avaient quittée au point du jour. L’étranger apostropha à nouveau le suzerain :

« Il n’est plus temps, as-tu dit. Ces mots sont exacts. Il n’est plus temps pour toi. La bête s’est réveillée. Son domaine est bien plus vaste qu’il n’y paraît. Ses ramifications s’étendent loin dans toutes les directions, invisibles sous la surface. Ta cité est cernée. Rien ne peut s’opposer à la puissance des racines souterraines. Les blocs de granit des remparts que tu pensais inexpugnables ne résisteront pas bien longtemps à la pression des doigts qui surgiront des profondeurs de la terre. Pierre après pierre, ton palais et tous les autres bâtiments qui faisaient la gloire de ta cité, seront anéantis. Rien ne restera debout de la glorieuse cité avant que ce jour ne se termine. Pas même les dômes dorés de tes temples et tous leurs autels de marbre. La forêt exige réparation et les Dieux resteront sourds à tes prières. Il est des équilibres en ce monde qui ne peuvent être remis en question. Je suis celui qui peut éviter cela. Daignes-tu m’écouter ? »

Le Roi sentait ses forces le fuir malgré tous ses efforts pour les retenir. Il se sentait vieux et impuissant. Le messager envoyé par le Gardien des Portes, le défenseur de la Cité en son absence, confirmait ce que disait l’Etranger. Les sentinelles avaient observé l’émergence d’une double ligne d’arbres monumentaux qui avait encerclé la grande citadelle. Les pavés des rues se disjoignaient sous la contrainte des pousses végétales qui s’infiltraient entre eux. Un émissaire dépêché sur la route de l’Est pour quérir de l’aide auprès du royaume voisin n’avait pu franchir les arbres. Il avait été brutalement happé par des branches lorsqu’il avait voulu passer sous elles. Il avait été tiré, hurlant comme un damné, sous la terre en un instant. Un autre messager avait été envoyé vers l’armée royale et celui-là était passé sans encombre entre les arbres. L’Etranger reprit la parole :

« Il existe un dernier espoir. Tu dois te conformer à ma volonté si tu souhaites vraiment éviter que tous tes sujets sans exception ne soient frappés par le terrible sort que leur réserve la forêt. Es-tu prêt à m’entendre ? »

Le Roi acquiesça lentement.

« Cette forêt ne peut être vaincue par les hommes et les Dieux ne contrarieront pas le cours de sa colère. Mais il existe un moyen de pacifier cet endroit. Ce monde n’appartient pas encore totalement aux hommes. Je m’appelle Eru-Aedel et je suis effectivement un Premier Né. Un enfant du Premier Matin. Comme tu l’as rappelé, la plupart des miens sont repartis sur leurs vaisseaux et ils ne reviendront pas. Certains, peu nombreux en vérité, sont demeurés sur ces terres. Ils avaient noué des relations privilégiées avec les Enfants du Crépuscule aux longues barbes. Auprès d’eux, ils ont appris comment creuser des galeries sous les montagnes et tailler la roche pour trouver les veines où dorment des trésors. Nous avons amélioré leurs techniques avec la science qui appartenait à notre race et nous sommes devenus habiles en d’étranges domaines. Nous sommes devenus des bergers, mais nos troupeaux ne paissent dans aucun champ et n’ont ni sabots ni cornes. Je te propose un marché. Si nous tombons d’accord sur le prix, toi et les tiens n’aurez rien à craindre désormais de la bête qui gronde dans la forêt ! »

« Quel est ton prix Eru-Aedel ? Dis-moi ce que tu attends de moi et je te l’offrirai avec joie si au bout du compte, cela sauve mes loyaux sujets du joug de la bête. » répondit le Roi.

Le Premier Né retint un moment sa réponse. Il leva son thyrse et par un curieux jeu de lumière, il sembla, à tous ceux qui étaient rassemblés là, parcouru d’un halo d’énergie sur toute sa longueur.

« Voici les termes du marché. Tu as un enfant. Une petite princesse prénommée Célésia, âgée de six printemps. Je veux sa vie pour consacrer un autel que je bâtirai au centre exact de la forêt. C’est à ce prix que tous les autres seront sauvés. Voilà mon offre. Réponds-moi sur le champ. Il n’y a rien à négocier. Réponds-moi simplement par oui ou par non. ! »

Un éclair aurait frappé le pauvre roi en cet instant qu’il n’en aurait pas été plus pétrifié. Ses cheveux devinrent blancs en une seconde. Ses épaules s’affaissèrent comme si tout le poids du monde s’abattait sur lui. Il vacilla sur ses jambes, le souffle coupé. Célésia. La prunelle de ses yeux. La chair de sa chair. Le sang de son sang. Non ! Pas Célésia. Pas Célésia. Elle était innocente. Il la vit en cet instant devant lui, boudeuse et rieuse à la fois. Il vit ses fossettes et son air taquin. Il la vit accourir pour se jeter à son cou en criant son nom, bousculant les gardes en armure qui souriaient en s’écartant vivement. Célésia. Sa princesse. Célésia. Non. Pas elle.

« Non... bredouilla-t-il d’une voix. NON ! cria-t-il violemment. Tout. Tout ce que vous voudrez Seigneur mais pas Célésia. Pas mon enfant. Je refuse ! Comment pourrais-je vivre ensuite ? »

L’étranger hocha la tête :

« Que pourrais-tu me donner ? Tout ceux que je vois devant moi, toi compris, sont déjà plus morts que vifs. Tous ceux qui vivent là-bas sont déjà morts. Ta fille est déjà morte, comprends-tu ? Le marché est équitable. Une vie pour les sauver tous. Une vie déjà condamnée. Comprends-tu ? Mais si tu me la donnes maintenant, si tu consens à ce sacrifice alors je te promets que tous seront en vie quand le soleil se lèvera demain matin. Il n’y a rien que tu puisses faire pour changer cela. Rien que tu puisses dire. Donne-moi ta fille et je jugulerai la bête. Donne-moi ta fille et tu deviendras le Seigneur d’un puissant royaume. Donne-moi ta fille maintenant. Le temps passe et bientôt il sera trop tard pour intercéder en ta faveur, malgré tous mes pouvoirs. Décide-toi maintenant ! »

D’un geste ferme, il planta son bâton dans le sol et en cet épicentre naquit une nouvelle houle qui roula sous les pieds des hommes massés tout autour. Le Roi ne regarda personne. Aucun de ses vassaux, aucun de ses généraux, aucun de ses hommes d’armes. Qu’auraient-ils pu dire ? La décision était sienne et il devait la prendre. Il questionna le ciel qui n’apporta aucune réponse. Il referma la main autour de l’amulette en ivoire qui pendait à son cou, la salamandre qui était l’emblème de sa maison mais elle demeura froide et distante. Il murmura une prière qu’il adressa à ses dieux tutélaires et inspira profondément avant de répondre au Premier-Né :

« Qu’il soit fait selon ta volonté ! Présente-toi en mon palais et Célésia te sera confiée !»

Une larme glissa sur sa joue. Il l’essuya d’un revers de gant puis, sans attendre, il revint vers sa monture. Sans jeter un regard en arrière, il se mit en selle et éperonnant ses flancs sans ménagement, il lança sa monture au grand galop pour regagner la cité. Aucun autre cavalier ne le rattrapa avant qu’il n’atteigne son palais. Il fit à peine attention aux arbres qui encerclaient les remparts de la ville. Des arbres immenses aux branches menaçantes. Des arbres qui semblaient doués de vie propre, d’une vie malveillante et ténébreuse. Des gardiens vigilants. Des bourreaux piaffant d’impatience.

Mais au moment où il mettait pied à terre, son cheval tremblant des efforts fournis et roulant des yeux injectés de sang, il se figea de désespoir. Là-haut, Eru-Aedel l’attendait. Rien dans son attitude ne trahissait la moindre fatigue. Le Roi, lui, était en nage d’avoir galopé sans relâche. Ses muscles endoloris le faisaient souffrir mais tout disparut quand il vit le Premier-Né sur le perron du palais. Celui-ci avait dit vrai. Il n’y avait rien qu’il puisse faire pour modifier le cours de son destin. Il baissa la tête et précéda l’étranger. Quand il franchit les portes du palais, quand il entendit une voix enfantine crier son nom à tue-tête, il comprit qu’il rentrait vivant dans son tombeau.

* * *


La forêt murmurait. La forêt conspirait. Il l’entendait distinctement. Elle n’était pas domptée. Loin s’en fallait. S’écarter de la route de quelques pas conduisait au trépas. Il connaissait parfaitement les dangers qui guettaient dans les premières ombres de la lisière. La route les tenait à l’écart. La route protégeait les voyageurs. La route menait en lieu sûr. La route. Il l’avait ouverte voici des siècles. De nombreux siècles. Il se souvenait du visage du Roi quand celui-ci lui avait remis son enfant. Ce souvenir n’était pas plaisant mais il avait appris à accepter. A regarder les choses en face. A ne jamais tourner le dos au passé.

Il arpentait cette terre depuis si longtemps. Avec ses frères, il la domestiquait pour que jamais plus les créatures de l’ombre ne se lèvent pour la dévaster. Il se rappelait des batailles légendaires où des armées glorieuses avaient affronté les légions du Chaos. Il avait vécu d’éclatantes victoires et d’amères défaites. Il avait vu ses frères tomber tout près de lui. Il avait pleuré quand ses fils avaient péri au Gouffre des Ames Perdues. Il se souvenait de tant de belles choses et de tant d’autres, plus sombres, plus noires. Il avait été un grand Seigneur et les couleurs de sa Maison flottaient orgueilleusement à la droite du Grand Roi lorsque les clairons sonnaient la charge.

Mais le monde changea. Son peuple obéit alors à un appel lointain. Il construisit de longues nefs aux blanches voiles. Quand tout fut prêt, elles suivirent un chemin tracé dans le ciel où d’étranges étoiles avaient brillé plus fort durant quelques lunes. Quand elles disparurent au-delà de l’horizon, Eru-Aedel sut que lui et une poignée de ses frères étaient désormais seuls dans un monde nouveau. Ils étaient restés en arrière parce qu’ils étaient devenus différents. Ils avaient un travail à finir.

Il quitta ses pensées nostalgiques. La nuit était bien avancée. Le Carrefour n’était plus très loin. Cela lui réchauffa le coeur. Bien vite, une autre pensée ternit son bel optimisme. Combien de ses frères trouverait-il lorsqu’il pénètrerait dans le Cairn des Bergers ? Combien seraient encore présents? Leur nombre ne cessait de diminuer. Même si la Mort Rieuse qui fauchait les humains demeurait impuissante à les vaincre. Un sang minéral coulait dans leurs veines. Un sang que rien ne pouvait corroder. Seule l’extrême fatigue d’une existence sans fin les contraignait un jour à se coucher pour ne plus se relever. Combien cette nuit ? C’était la question qui le taraudait de plus en plus. Combien ? Chaque fois qu’un de ses frères quittait ce monde, une étoile s’éteignait dans le ciel. Une étoile singulière. Une étoile céphéide. Sa voix ne se faisait plus entendre dans le choeur. Bien sûr, les histoires qu’il avait contées demeuraient présentes dans la mémoire de ceux qui les avaient écoutées. Mais la voix disparue faisait cruellement défaut au Chant qui devenait veuf des motifs originaux qu’elle ne pourrait plus jamais apporter.

Il frissonna, son bâton luisant d’un éclat terne. Il aperçut enfin une sorte de trouée non loin devant lui, une zone aux ombres moins épaisses. Le Carrefour. Une allégresse gonfla son coeur que rien ne pouvait plus entamer. Les pierres blanches du cairn formaient autant de taches claires dans la nuit noire. Les ténèbres ne parvenaient pas à effacer le caractère aérien de la construction aux lignes épurées, presque fragiles. Erigée au centre du carrefour, elle s’élevait à une hauteur respectable. Les pierres larges et plates étaient entassées sans mortier apparent, semblant tenir uniquement par quelque prodigieux enchantement. Des runes étaient gravées sur certaines d’entre elles, composées de mosaïques scintillantes.

Eru-Aedel avait utilisé de nombreuses gemmes qu’il avait tirées d’une mine depuis longtemps oubliée. Il avait travaillé longuement, penché au-dessus de creusets bouillonnants dans lesquels il avait versé de savants alliages de métaux rares. Quand le bain était arrivé à bonne température, il y avait plongé les gemmes. Durant plusieurs jours, il avait alimenté les feux sous le chaudron jusqu’au point de fusion. Puis, quand le bain avait suffisamment refroidi, il avait retiré les gemmes une à une. A l’aide d’un marteau à tête étroite, il avait délicatement extrait les pierres précieuses de la gangue métallique qui s’était formée autour d’elles. Elles étaient aussi magnifiques qu’au premier jour où elles lui étaient apparues, tout au fond de la mine. Mais un feu nouveau les habitait, un feu qui palpitait en leur sein, qui magnifiait leur beauté tout en préservant leur authenticité. Il fut content du résultat. N’était-il pas un orfèvre hors pair ? Désormais, ces gemmes n’auraient plus jamais besoin de nulle lumière pour briller de mille feux.

Le cairn protégeait un sépulcre où reposait une princesse dans une châsse de verre si transparent qu’elle paraissait flotter dans l'air. Une princesse dormait sous les pierres amassées. Une jeune et belle princesse à peine effleurée par les ailes du Temps. Une adorable enfant qui semblait à tout instant être sur le point de s’éveiller. Mais Eru-Aedel avait prévenu ses parents éplorés. Ses yeux jamais ne s’ouvriraient. Ses lèvres demeureraient closes. Il était vain d’espérer le contraire. La princesse était morte. Son coeur était glacé au fond de sa poitrine. Elle avait échangé sa vie contre celles de beaucoup d’autres. Il avait fait de son mieux pour que son geste ne soit jamais oublié. Afin que tous se souvienne du don qu’elle avait fait. Le sépulcre attirait de nombreux curieux qui s’avançaient en silence sous l’arche de pierre qui marquait l’ouverture du cairn. Une fraîcheur constante baignait l’atmosphère des lieux. Ils ne pouvaient toucher la châsse qui était installée sur une plateforme de marbre, au-delà d’une double rangée de chaînes en or massif. Les voleurs évitaient l’endroit, malgré l’or qu’aucun cerbère ne gardait. Il y avait une ligne de runes qui avertissait ceux qui entraient dans le cairn. La mort foudroierait quiconque toucherait ou dépasserait les chaînes d’or. Plusieurs incrédules disparurent instantanément sous les yeux effarés des pénitents.

Il y avait une porte secrète. Une porte cachée. Une porte invisible qui s’ouvrait dans la petite salle. Un sceau magique gardait cette porte. Seuls les Premiers Nés connaissaient la formule qui commandait le verrou. La nuit décourageait les importuns. Eru-Aedel pénétra dans une salle déserte. Il coula un regard vers la châsse où était étendue Célésia. Il dit une courte prière pour la paix de son âme d’enfant. Puis il se tourna vers la porte secrète. Il murmura trois mots en une langue oubliée. Une ligne de feu dessina les contours d’une porte immatérielle qu’il franchit lentement.

Il se retrouva dans une grande pièce commune. Un grand feu brûlait dans l’âtre d’une cheminée qui aurait pu facilement contenir trois jeunes arbres. Les flammes étaient deux fois plus hautes qu’un homme debout et les bûches crépitaient joyeusement. De longues tables s’alignaient devant lui et tout au fond trônait un immense comptoir derrière lequel s’affairait Eru-Lydiel. Les géomètres royaux auraient été décontenancés. Il était impossible que cette pièce aux généreuses dimensions puisse tenir dans le cairn, si grand était-il. La nature de cette salle aurait dépassé leur entendement.

Eru-Aedel reporta ses regards vers ses frères attablés qui s’étaient tous retournés vers lui quand il était apparu. Son coeur se serra à nouveau. Ils étaient peut-être une vingtaine en cette nuit particulière. Une vingtaine au mieux. L’année céphéide précédente, ils étaient encore près du double. L’entropie s’accélérait, décimant leurs rangs. Le monde se transformait bien plus vite qu’il ne l’avait escompté. De nouvelles lois s’imposaient pour le régir et elles semblaient ne pas s’accommoder des anciennes. Leurs jours étaient-ils comptés ? Il n’était pas encore fatigué de la vie. Il ne voulait pas partir. Il avait tant de choses à faire. Tant de choses à découvrir. Et puis, il n’avait pas trouvé le moyen. Le moyen de la rejoindre. Il chassa cette pensée qui voletait dans son esprit comme une mouche inopportune. Il chercherait encore. Oui. Il chercherait encore. Les hommes étaient prometteurs. Leurs aptitudes étaient différentes des siennes bien sûr mais ils apprenaient vite et les nouvelles lois leur paraissaient si naturelles alors qu’ils se méfiaient de plus en plus des anciennes, obscures et magiques. Il se reprit et adressa à ses frères un vrai sourire qui illumina son visage. Là, dans la clarté des flammes qui ronronnaient, il redevint un court instant le seigneur qu’il fut.

« Holà seigneurs mes frères ! Qu’il est bon de se retrouver ensemble à nouveau. ! » dit-il sobrement en s’asseyant à la table et en déposant le thyrse près de lui.

Un djinn familier sortit des ombres et lui tendit un cratère d’argent empli d’un breuvage ambré aux odeurs doucement mêlées de myrrhe, de miel et de vin noir. Eru-Aedel s’en saisit et le nectar pétillant et légèrement astringent délassa ses muscles et éclaircit ses idées. Il but jusqu’à la dernière goutte. Il poussa un soupir de contentement avant de poser la coupe sur le bois.

« Tu es juste à l’heure ! lança Eru-Eriel. Il était temps, nous allions commencer sans toi. As-tu remarqué mon frère, combien nous sommes peu nombreux cette nuit. Le Chant devient si ténu que je doute fort qu’il s’entende des quatre horizons. Certains n’auront pu se joindre à nous mais jamais nous n’avons été si peu ! Dans les autres Domaines, le constat est identique. Nous nous effaçons, cher frère. Nous nous effaçons et nul ne nous pleure ! »

« Ne deviens pas morose ! lui conseilla Eru-Santeros, assis à sa droite. Tant qu’une voix s’élèvera dans le noir et tant qu’un coeur pur l’entendra alors nous ne disparaîtrons pas tout à fait. Toute gloire n’est que vanité. Ce monde a besoin de nous. Il y a encore trop de créatures de l’ancien temps qui hantent ces terres et menacent sa jeune existence. Nous devons poursuivre notre mission. Ne crois-tu pas ? »

« Tu as raison noble Santeros ! Il n’est pas venu le temps de se lamenter. Nous allons chanter et nos voix unies traverseront l’éther pour rappeler que nous existons et que nos efforts ne sont pas vains ! »

Ils se levèrent ensemble et s’approchèrent de l’âtre. Les flammes imprégnaient leurs visages d’un hâle doré et faisaient danser leurs ombres sur le grand mur derrière eux. Ils prirent les places qui leur étaient assignées afin que leurs voix se conjuguent entre elles pour tisser un choeur majestueux. Le chant s’éleva et l’histoire fut contée. Car ils étaient des bergers et les bergers chantaient leurs histoires.

Les routes, disaient le choeur, sont les veines du monde. Elles irriguent, protègent et unissent. Il y a de nombreuses variétés de routes et chacune possède un caractère différent.

La voix d’Eru-Lethiel se détacha du choeur. Eru-Lethiel était l’un des plus anciens Premiers-Nés et l’or blondissait ses mèches d’argent, uniquement disciplinées sur son front altier par un ruban écarlate. Il chanta les routes dociles et sûres, celles qui conduisent sans surprise et tranquillement à bonne destination. C’étaient des voies paisibles qui glissaient doucement en pays conquis, aux frontières repérées où nulle menace ne pesait jamais sur le voyageur. Comme leur berger, elles étaient souvent les plus âgées, reconnaissables à leur revêtement poussiéreux ou cendré. Le chant était mélodieux et régulier, aucune aspérité n’accrochait les boucles poétiques qui s’enroulaient autour du thème central. Eru-Lethiel était un maître doux et généreux, à l’image de ses routes qu’il affectionnait presqu’autant que ses enfants repartis vers l’Ouest. Il conclut sa partition soliste en brodant une variation qui se confondit peu à peu avec le choeur.

A son tour, Eru-Cinael fit entendre sa voix claire et agréable. Il n’était pas parti à bord des blanches nefs pour demeurer aux côtés de son épouse qui aimait trop ses vergers pour les laisser à l’abandon. Sa voix était puissante et portait loin. Il était le berger des routes aventureuses. Les pionniers et les cadets infortunés s’engageaient volontiers sur ces pistes à ouvrir, n’ayant aucune appréhension sur ce qui pouvait les attendre à l’autre bout. A chaque tour ou détour, c’était une succession de parages inconnus à défricher. Il leur fallait savoir ouvrir les yeux et les oreilles pour découvrir les trésors cachés. C’étaient aussi les routes préférées des amoureux où il était si doux de perdre de vue les chemins balisés pour explorer des contrées aux couleurs changeantes et aux parfums étonnants, sucrés et grisants. Comme Eru-Lethiel, il termina son solo en observant des diminutions subtiles et le choeur recouvrit bientôt sa voix.

Le Choeur reprit à l’unisson. Ils étaient des bergers. Leurs troupeaux n’avaient ni cornes ni sabots. Les routes obéissaient à leurs voix. Ce nouveau monde avait été donné aux Hommes, cette race jeune et insouciante. Si les bergers n’étaient pas là, les Hommes seraient en grand danger. Le Mal n’avait pas été éradiqué et la Dernière Victoire n’avait pas été définitive. Les routes couvriraient bien vite ce monde d’un réseau si dense que les bêtes du Chaos n’auraient plus jamais d’endroit où se cacher. Grâce à elles, les horreurs et les démons du vieux monde seraient chassés de ces terres. Ils disparaîtraient du réel pour devenir prisonniers des mythes et des légendes, inoffensives et éphémères. Les derniers Bergers les rejoindraient sans doute dans cette dimension impalpable puisque les vaisseaux blancs ne reviendraient pas au port avant la fin. La mélodie devint nostalgique et les souvenirs des bannières anciennes et des feux sous les étoiles, tissèrent une trame grave et triste en contrepoint du thème principal. Dans l’âtre, les bûches se fendirent de soupirs comme si elles partageaient le chagrin des chanteurs. A ce moment, les ombres se firent plus denses et présentes, la lumière affaiblie ne parvenant pas à les repousser.

Les voix d’Eru-Vorel et de ses frères, Eru-Vogel et Eru-Volel, s’élevèrent alors, vigoureuses et rapides. Des voix de baryton aux lourds accents martiaux. Un phrasé presque scandé, aux accents rocailleux. Ils étaient tous de fiers vétérans des batailles anciennes. Leurs voix grondantes portaient loin. Il le fallait. N’étaient-ils pas les bergers des routes rebelles et dangereuses ? Ils étaient ceux qui mettaient au monde les toutes jeunes routes qui s’enfonçaient dans des régions sauvages et inexplorées où les anciennes lois s’obstinaient à maintenir leur ténébreuse emprise. Encore fragiles, ces routes sinuaient au milieu de terres où rôdaient les prédateurs du Chaos. Les trois frères s’employaient à les maintenir ouvertes. Ils les parcouraient inlassablement pour extirper jusqu’au dernier les monstres hantant les forêts et les marais qui les bordaient.

Il y avait aussi les routes au caractère capricieux et imprévisible, qui se rebellaient sans raison. Leurs ponts s’effondraient brutalement au-dessus de vertigineux précipices ou des crevasses sans fond s’ouvraient sous les pieds des voyageurs insouciants. Des brouillards impénétrables noyaient leurs itinéraires et ceux qui s’y aventuraient disparaissaient corps et biens. Enfin, certaines, parmi les plus réfractaires, n’hésitaient pas à donner asile aux monstres errants à demi-effacés qui avaient été chassés de leurs territoires originels. Elles leur permettaient ainsi de reprendre consistance et de menacer l’implantation des héritiers naturels. L’expérience des trois frères, acquise lors des batailles glorieuses du passé, était alors très précieuse pour ramener à la raison ces routes désobéissantes. Leurs voix roulaient comme le tonnerre, le style épique se mariant à la perfection avec les exploits que le chant décrivait. Puis, allant decrescendo, leurs voix s’apaisèrent pour rejoindre insensiblement le Choeur qui les accueillit en son sein où elles reprirent leurs places.

Eru-Aedel chantait avec ses frères. La musique emportait son âme comme les vagues gigantesques qu’il voyait du créneau de la vieille tour au sommet de la falaise d'où il guettait la mer. Mais aucune voile blanche ne grossissait sur l'horizon. Une partie de son être accompagnait le thème qui se déployait autour de lui, majestueux et riche d’une longue tradition. Cette partie de lui aspirait à la plénitude qui se dégageait des harmoniques et de la mélodie. Le Chant était beau et noble, comment ne pas être séduit par les promesses qui étaient brodées en son coeur? Eru-Aedel en comprenait les buts et les soutenait sans réserve. Les Hommes domineraient ce monde naissant tandis que lui et ses frères rejoindraient l’ombre et l’oubli. Il pouvait concevoir cela. Il aimait tant cette terre qu’il lui avait donné ce qu’il avait de plus cher afin d’écarter le péril du Chaos. Les routes avaient été l’instrument pour favoriser l'ascension des Hommes en permettant déplacements et expansion. Elles dispersaient les légendes et rapprochaient les Hommes. Il avait oeuvré comme ses frères et ne regrettait rien. Sa voix était belle et confortait celles de tous les autres. Oui. Mais il y avait une toute petite partie en lui qui frissonnait d’une tonalité bleutée. Qui jetait une once de glace dans son coeur de feu. Une toute petite voix qu’il ne parvenait pas à bâillonner totalement, même en cet instant de joie partagée. Même durant ce chant qui montait jusqu’aux étoiles. Une toute petite voix qui pourtant était parfaitement distincte même s’il faisait de son mieux pour ne pas l’entendre.

Il bâtissait et entretenait toutes les routes de ce monde. Il en était un Berger. Mais il y avait une route qui restait indomptée. Juste une seule. La route qui pouvait le conduire auprès de celle qu’il n’avait jamais cessé d’aimer par delà le temps et l’espace. Celle qu'il avait aperçue pour la dernière fois debout sur le pont d'un vaisseau appareillant vers le soleil couchant voici bien longtemps.

Mais cette route-là, cette route droite lui était à jamais fermée.


M


  
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3 Commentaire WA 113 : Maedhros - Estellanara (Ven 7 jun à 15:12)
       4 Merci pour ta lecture - Maedhros (Dim 9 jun à 11:44)
3 Commentaire Maedhros, exercice n° 113 - Narwa Roquen (Dim 9 dec à 23:06)


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