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 WA, exercice n°107 Voir la page du message 
De : Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen
Date : Jeudi 3 mai 2012 à 23:33:44
Je vous propose un petit exercice ludique sans contrainte de genre ni de style... ni d'évènement-clé, ni de personnage particulier... Bref, une totale liberté... à ceci près que devront figurer dans votre texte les dix mots suivants:
- archiviste
- brande
- champignon
- escape ( qui n'a rien à voir avec une fuite!)
- gargoulette
- obérer
- pirouette
- rayère
- sémillant
- turbide


Vous pouvez les employer dans l'ordre qui vous plaira, et conjuguer le verbe. Vous pouvez ne les employer qu'une fois ou construire votre intrigue autour de quelques uns.
Vous avez trois semaines, jusqu'au jeudi 24 mai - ou plus, si comme moi vous êtes toujours en retard...
Amusez-vous bien!
Narwa Roquen, et si ça vous chante, vous pouvez ajouter un raton laveur...


  
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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2012-05-20 20:52:55 

 WA - Participation exercice n°107 -part IDétails
Allez, on y retourne... la bataille n'est pas commencée!
Cette suite s'articule en deux volets!
------------

ENSEMBLE, NOUS TIENDRONS...


La première bande-son

A l’aube du troisième jour, les combats se poursuivaient.

Les troupes taurines progressaient inexorablement dans le défilé comme le mascaret d’un torrent de montagne dévale la vallée après que le barrage ait rompu. Les Fauconniers avaient farouchement résisté mais devant cette armée innombrable, ils avaient cédé peu à peu du terrain.

D’abord, des créatures ailées aux formes viles et repoussantes, précipitèrent du ciel des outres rebondies. Les Fauconniers apprirent très vite à leurs dépens à se méfier de ces projectiles. Ils étaient remplis d’un liquide huileux qui brûlait comme un feu invisible le moindre pouce carré de peau nue ou insuffisamment protégée par plusieurs épaisseurs de vêtements. A son contact, l’épiderme se couvrait de champignons rougeâtres et urticants. Les malheureux, en se grattant jusqu’au sang, les percèrent et accélérèrent leurs tourments. Par une réaction infernale, un fluide visqueux se mit à suinter des ignobles bubons et s’enfonça profondément dans les chairs, progressant jusqu’à l’os. La douleur submergea les blessés, les faisant hurler comme des damnés. Rien ne réussit à calmer leurs souffrances, pas même les décoctions savantes de fleurs de genêt royal, acheminées à grand frais de brandes lointaines, et de pétales de pavot. Beaucoup supplièrent leurs camarades de leur couper les chairs infectées pour mettre fin à leur supplice. D’autres, rendus fous par l’effroyable douleur, se précipitèrent du haut des falaises. Ceux qui avaient résisté à l’envie de percer ces ignobles cupules n’en furent pas quittes pour autant. Les cloques infernales s’étendirent progressivement sur tout le corps, les démangeaisons devenant insupportables. Aucun onguent ne vint à bout de cette infection. Au crépuscule de la terrible journée, ils étaient tous morts.

Devant cette hécatombe, le Duc fut contraint d’assigner de nombreux archers, parmi les plus émérites, à surveiller le ciel pour empêcher les harpies d’approcher trop près des falaises. Il ne pouvait les distraire de cette mission, les créatures ailées tournoyant sans répit, glapissant au sommet du ciel et restant hors de portée des arcs longs. Dans leurs serres crochues, les outres du diable étaient bien visibles. Les archers ainsi occupés, manquèrent dans les lignes de défense destinées à endiguer les vagues ennemies qui assaillaient le défilé.

Ensuite, le danger prit un autre visage. Des hommes frêles et de petite stature se hissèrent le long des falaises abruptes, trouvant des prises et des appuis là où tout autre n’aurait vu qu’une succession de dalles de pierre grise uniformément lisses. Ils portaient dans le dos de larges boucliers ronds qui les protégeaient, durant leur ascension, des tirs provenant de l’autre versant du canyon. Il fallait à chaque fois plusieurs flèches, atteignant bras ou jambes, pour leur faire lâcher prise. Ils furent nombreux à s’écraser au pied des falaises mais bien plus nombreux à s’élancer à l’assaut des murailles naturelles pour remplacer leurs compagnons abattus. Quand ils parvenaient sur les chemins de ronde, ils se révélèrent de redoutables combattants. Ils se précipitaient dans les échauguettes et les fortins, armés de haches à double tranchant ou de glaives courts qu’ils maniaient avec une dextérité incroyable, compensant par une extraordinaire agilité leur taille enfantine. Ils ne parlaient pas, se contentant de pousser de brefs cris gutturaux, dévoilant une dentition plus canine qu’humaine. Ils ne semblaient pas craindre la mort et ne montraient aucune pitié pour les adversaires qu’ils achevaient cruellement.

Au fond du défilé, malgré l’averse incessante de flèches qui décimait leurs rangs, les renforts des assaillants paraissaient inépuisables. Les cadavres étaient rapidement emmenés vers l’arrière, hors de la vue des Fauconniers. Au deuxième jour, une rumeur inquiétante parcourut, telle une traînée de poudre, les lignes des solides défenseurs. Elle fit naître en leurs coeurs une crainte superstitieuse qui affaiblit leurs bras et versa dans leurs gorges un breuvage amer comme du fiel.

Certains assurèrent avoir vu tomber deux fois le même homme. Non, ce n’était pas une simple ressemblance ou un effet de l’imagination. Non! C’était vraiment le même individu! Ceux qui rapportèrent ces témoignages jurèrent sur la tête de leurs femmes et de leurs enfants. Ils affirmèrent que ces hommes arboraient encore très visiblement leurs mortelles plaies. Mais si les blessures demeuraient béantes, aucun sang ne s’en écoulait. Selon la rumeur, la seule explication était que Seigneur démoniaque avait proféré un noir sortilège de protection. Sa puissante magie avait dénoué les liens qui fermaient la porte du monde souterrain afin que ses guerriers mortellement touchés pussent remonter le cours de la rivière souterraine charriant vers leur dernière demeure les âmes des trépassés.

Ces récits minèrent gravement le moral des Fauconniers embusqués. Comment pourraient-ils venir à bout de revenants? Cela expliquait, pour ces montagnards aux âmes simples, le sentiment de perpétuel recommencement qu’ils éprouvaient en contemplant l’immensité de l’armée taurine. A leurs yeux, celle-ci était comme une marée montante dont les vagues successives se brisaient sur le rivage mais qui, après avoir reflué, revenaient encore et encore, grignotant toujours un peu plus de sable. Une marée humaine.

Leur courage vacillait et il restait deux jours entiers à tenir. Deux jours. Autant dire une éternité !

Les ouvrages fortifiés qui barraient régulièrement le défilé étaient tombés les uns après les autres malgré les multiples actes héroïques et les sacrifices consentis. Pour un Fauconnier qui s’effondrait, dix, vingt barbares jonchaient le sol. Pourtant, les défenseurs avaient l’impression que la fougue et le nombre des assaillants ne s’émoussaient jamais.

L’aube du troisième jour se levait lentement au-dessus du canyon. Ce n’était pas encore la clarté car les falaises s’élevaient très haut au-dessus du sol sablonneux. En cette saison, le soleil ne faisait qu’une courte apparition, à peine une petite paire d’heures, sur son étroit chemin céleste. Tout le reste de la journée, une lumière grisâtre régnait dans le défilé tapissé d’ombres profondes.

La nuit avait été relativement tranquille. Quelques éléments de l’avant-garde taurine avaient testé l’ultime dispositif de défense des Fauconniers, sans y mettre toutefois beaucoup de conviction. Quand les premiers rayons du soleil effleurèrent les hauteurs crénelées, un grondement enfla, provenant de l’entrée de la passe. C’était les bruits parfaitement reconnaissables d’une armée en marche. D’une immense armée, si sûre de sa force qu’elle ne cherchait nullement à dissimuler sa progression. Les sentinelles avancées avertirent, à l’aide de fanions de différentes couleurs, les premières lignes de défense.

Les capitaines, qui avaient à peine dormi, regagnèrent à la hâte leurs positions tandis que les trompettes se répondaient le long des escarpements. Pourtant même un oeil exercé aurait eu du mal à distinguer les chemins de ronde et les redoutes qui formaient un réseau dense surplombant l’ouvrage fortifié que ses constructeurs avaient baptisé Fort Verrou. Ses formidables dimensions auraient dissuadé n’importe quelle armée d’invasion. N’importe laquelle sauf celle qui s’avançait sous les bannières taurines, soumise à la volonté implacable du Roi Sorcier.

Le Duc réunit comme chaque matin son petit état-major. Il déroula sur un tréteau, une carte portant de nombreuses traces d’usure et qui était même déchirée par endroits, à force d’avoir été dépliée et repliée. Le défilé s’étala sous leurs yeux, une entaille serpentant entre les montagnes.

A l’invitation muette de son seigneur, un aide de camp disposa des petites figurines bleues et rouges. Les bleues symbolisaient les défenseurs, les rouges les agresseurs. Les forces en présence n’étaient pas à l’échelle mais cela permettait de revoir une dernière fois les choix tactiques qui seraient éventuellement utilisés ainsi que les codes de manoeuvre associés. Après les discussions, d’une voix très calme mais empreinte d’une grande lassitude, le Duc conclut la réunion :

« Les premières heures seront décisives. Rappelez-vous, nous devons tenir encore deux jours. Chacun d’entre vous connaît ses instructions. Relisez les derniers rapports attentivement. Surveillez les signaux et respectez les codes de couleur. Souvenez-vous, nous formons une chaîne. Si un seul maillon cède, la chaîne entière ne vaut plus rien !»

Le Duc ménagea une pause. Il laissa filer les secondes, sentant la tension croître dans le cercle restreint que formait son conseil. Les officiers supérieurs étaient suspendus à ses lèvres malgré leur grande expérience et la confiance qu’ils plaçaient en leurs hommes. Quand le Duc sentit que l’impatience était à son comble, il poursuivit :

« Maintenant laissons de côté tous ces préparatifs. Nous sommes prêts. Vous êtes prêts. Le sort de la bataille est désormais entre les mains du Destin. Nous ne faillirons pas. Nous tiendrons et les vagues hurlantes de nos ennemis viendront se briser, impuissantes, sur la digue de notre résolution inébranlable. Allez, regagnez vos postes ».

O O O


La deuxième bande-son

Lugnimius s’épongea le front d’un revers de main. Les muscles de ses bras commençaient à s’ankyloser. A ses pieds, le stock de flèches s’épuisait et le jeune garçon chargé du réapprovisionnement n’était pas repassé. Il banda à nouveau le grand arc de guerre, cherchant une cible dans l’étroite vallée qui se rétrécissait jusqu’à lui. Il lui sembla que la corde trop sollicitée s’était très légèrement détendue, l’obligeant à modifier son geste pour en tenir compte. Il questionna le soleil. L’astre diurne n’était pas encore parvenu au zénith. Ce jour n’en finissait pas !

Sous le dernier rempart qui protégeait les riches plaines des Royaumes de l’Ouest, le sol était jonché de cadavres appartenant aux régiments de fantassins hurleurs, dotés d’armes légères, l’avant-garde taurine. Ils n’avaient représenté aucun danger compte tenu de la nature du terrain et du formidable obstacle qui leur barrait le chemin. C’était un mur-citadelle, haut de plus de deux perches et épais de près de deux toises, édifié à la faveur d’un resserrement naturel de la trouée montagneuse. Il constituait l’ultime ouvrage défensif du Verrou Ducal. S’il tombait, rien ne pourrait plus arrêter la marche en avant du Roi-Sorcier.

A l’aube, ses troupes s’étaient précipitées aveuglément à l’assaut, mais plus sûrement au-devant de leur propre mort, sous la pluie mortelle de traits tombant dru des falaises abruptes. Elles avaient été décimées sans difficulté. Mais cela n’avait pas duré.

Bien vite, le Roi-Sorcier avait décidé de remplacer la vulgaire piétaille, uniquement bonne à se faire hacher menu et à tester les défenses. Apparurent alors de lourds chariots tirés par de massives créatures comme Lugnimius n’en avait jamais vues auparavant. Leurs corps étaient entièrement recouverts d’une sorte de carapace faite de larges écailles osseuses. Elles étaient insensibles aux flèches qui ricochaient dessus sans mal. Leurs courtes pattes étaient aussi larges que les troncs de jeunes arbres vigoureux. Les chariots supportaient de grandes bâches enduites d’une épaisse couche de goudron et tendues entre de hauts poteaux de bois.

Au grand dam des archers, cet ingénieux dispositif se révéla étonnamment efficace contre les flèches qui ne purent transpercer les toiles renforcées. Même les flèches enflammées se furent inutiles. Les chariots soustrayaient les troupes taurines aux tirs directs des archers fauconniers embusqués le long des parois. Ceux-ci durent se résoudre à recourir aux trajectoires paraboliques qui ne possédaient pas la même précision, leurs cibles devenant invisibles. Puis, même cette possibilité fut battue en brèche. Sur d’autres chariots, de grands parasols aux toiles horizontales et également goudronnées, bouchèrent une grande partie des angles de tirs paraboliques. Les Fauconniers impuissants assistèrent à l’arrivée de nouveaux régiments qui se massèrent peu à peu à l’abri de ces fortifications mobiles. Ils n’entendaient que les roulements de tambours qui rythmaient les manoeuvres des nouveaux arrivants.

Refusant de s’avouer vaincu, Lugnimius, à la limite maximale de la portée de son arc, repéra l’extrémité des cornes noires ornant, en règle générale, le casque de fer des seigneurs taurins. Il retint longuement sa respiration et relâcha la corde qui claqua sèchement. Sa flèche grimpa haut dans le ciel, décrivant une gracieuse parabole avant de plonger brutalement au-delà des écrans de protection. Il nota avec jubilation que le heaume qu’il avait visé disparut brusquement. Touché. Une grande clameur joyeuse s’éleva sur le rempart, ses compagnons saluant bruyamment son exploit. Imitant son exemple, une volée escalada à son tour le ciel, accompagnée par des encouragements frénétiques. Mais les flèches se fichèrent dans les toiles tendues ou ricochèrent sur les croupes caparaçonnées des énormes créatures immobiles. Un énorme rugissement empli la vallée, éructé par des milliers de gorges invisibles, un rugissement de défi.

Lugnimius aperçut d’autres mouvements provenant du fond de la vallée. Il n’eut pas besoin de se tourner vers les drapeaux agités par les sentinelles placées au sommet des falaises, pour comprendre la nature du nouveau danger. Des portiques et des mâts s’avançaient lentement, dépassant d’une grande hauteur les toiles tendues. Il reconnut sans difficulté les verges d’une bonne dizaine de trébuchets, ces engins de siège capables de briser les murailles des plus inexpugnables forteresses. Mais il fut abasourdi par les dimensions de celles qui se mirent en position à plus de trois cents pas du grand mur tant elles étaient extraordinaires. Le coeur du Fauconnier se mit à battre très fort et très vite. Un cor chanta lugubrement tout en haut d’un escarpement. A son appel répondirent bientôt de nombreux autres le long des falaises. C’était le signal du repli. Le Duc avait compris. Le mur allait tomber.

Le silence recouvrit la plaine. Un silence étrange et surnaturel. Un silence de fin de monde. Et au milieu de ce silence, de sinistres craquements crépitèrent. C’étaient les plaintes du bois soumis à une pression démesurée. Des ordres gutturaux résonnèrent sèchement et Lugnimius vit les verges disparaître peu à peu, halées en arrière par les servants des trébuchets. Il entendit les coups de fouet des cordes se détendant et les coups de tonnerre des verges libérant leur chargement. Malgré le danger imminent, il resta pétrifié, fixant, comme hypnotisé, l’énorme boulet de fer filant droit sur lui, le long d’une trajectoire très tendue. Quand l’incroyable projectile heurta le mur à mi-hauteur, Lugnimius en ressentit la secousse remonter comme une chose vivante le long de ses jambes jusqu’à son ventre. Un grand nuage de poussière enveloppa la zone d’impact, la bouchant à sa vue. Des hurlements sauvages s’élevèrent à nouveau, mêlant cris de victoire et cris de haine. Trois autres boulets, lourds de plusieurs centaines de livres, convergèrent vers le rempart. L’un d’eux s’écrasa non loin de l’endroit où il se trouvait, arrachant une bonne portion du chemin de ronde et fauchant au passage plusieurs défenseurs. Le sol se déroba sous ses pieds et il fut projeté à terre par l’onde de choc. Sa bouche se remplit de poussière. Il vit un capitaine exhorter ses hommes avec de grands gestes mais aucun son ne semblait sortir de ses lèvres. Lugnimius secoua la tête et l’horizon cessa de tanguer devant ses yeux. Il se leva avec peine et constata alors l’ampleur des dégâts occasionnés par les engins de siège du Roi-Sorcier. Les premiers éléments de maçonnerie s’étaient effondrés avec grand fracas, laissant béer d’inquiétantes brèches sous les créneaux.

Mais, au fond de la vallée, d’autres engins prenaient place aux côtés des trébuchets dont la cadence de tir était soutenue de façon surhumaine. Régulièrement, les énormes boulets de fer s’abattaient sur l’ouvrage défensif déjà à l’agonie, avec une précision de plus en plus grande. Malgré l’épaisseur du mur, ils l’ébranlaient chaque fois un peu plus. Il y avait aussi d’autres types de projectiles. Des boulets plus petits reliés entre eux par de longues chaînes dont les maillons aplatis avaient des arêtes mortellement aiguisées. Elles coupaient autant que le fil des meilleures épées trempées par les maîtres forgerons de la Cité Libre d’Espadera où les taureaux de combat mélangeaient leurs larmes de rubis aux grains d’or des arènes ensoleillées. Ces boulets jumelés tournoyaient en trajectoires imprévisibles et jetaient la plus grande confusion sur les remparts où ils infligèrent des blessures abominables.

A l’ouest, un point apparut sur l’horizon.

Le moment de vérité approchait. Les défenseurs des falaises s’étaient regroupés à l’abri du grand rempart. Certains s’employaient à réapprovisionner leurs carquois mais beaucoup ressortaient des armureries creusées à même la montagne armés de lourds boucliers et d’épées étincelantes. De jeunes garçons passaient dans les rangs, tendant des gargoulettes de terre cuite remplies d’eau fraîche. Tous les visages étaient graves et réfléchis, attendant l’inévitable. Le Duc, entouré de sa garde personnelle, traversa le vaste terre plein pour rejoindre une casemate. A cet instant, un nouveau bolide atteignit de plein fouet les lourds vantaux de la porte monumentale qui gémit une longue plainte, caverneuse et métallique. Sous la force de l’impact, toute la structure trembla mais la porte tint bon. Le Duc ne s’arrêta pas. Il n’avait pas atteint son quartier général que l’enfer s’abattait sur la terre. Un boulet explosa au beau milieu de l’esplanade de terre battue, vomissant de longues langues de feu qui s’étendirent dans toutes les directions. Des dizaines de malheureux furent instantanément transformés en torches humaines. Le souffle ardent jeta à terre le Duc et sa suite. Le Duc se releva péniblement, ses cheveux roussis par l’intense chaleur dégagée. Il contempla le spectacle de désolation qui l’entourait.

Le point sur l’horizon grossissait rapidement. C’était un cavalier à n’en pas douter.

Lugnimius serra les dents. Il abandonna au loin son arc inutile et se rua vers l’escalier qui courait au flanc du rempart. Au milieu des degrés, une volée de boulets marmoréens désintégra littéralement un large pan du mur d’enceinte. Le rempart s’ouvrit en deux, comme si une épée gigantesque maniée par un dieu vengeur, s’était abattue sur lui, l’éventrant de haut en bas.

Lugnimius fut une nouvelle fois déséquilibré, dégringolant l’escalier cul par-dessus tête. Au pied des marches, il jura comme un charretier mais il était entier. Son nez saignait sans gravité. Il ramassa une épée qui traînait là. Il ne lui restait qu’une chose à faire. Emprunter la Voie de l’Honneur, celle qui demeure ouverte quand toutes les autres se sont refermées. Celle qu’on suit quand il n’y a plus rien à espérer. A cet instant, les trompettes ducales entonnèrent un air court et solennel. La Voie de l’Honneur. Il n’y avait ni tristesse ni résignation dans ces quelques notes cristallines.

Sur l’ordre du Duc, les tambours battirent le ralliement. Les bannières, fières et insoumises, claquèrent au vent. Le Duc fit un signe. Les lourds battants d’airain qui avaient vaillamment résisté aux coups de boutoirs, tournèrent silencieusement et sans difficulté sur leurs gonds huilés. Au son des fifres et précédées par les oriflammes chamarrés, les longues files de Fauconniers sortirent calmement, en rangs ordonnés. Le Duc ne pourrait respecter sa promesse. Mais il ferait en sorte que son Honneur et celui de sa Maison demeurent sans tache.

Il appela auprès de lui un jeune page de sa suite qui tenait sur son poing fermé, le Faucon de la Maison des Aires. Le splendide rapace était à la fois imposant et racé. Sa robe grise et blanche était reluisante et le chaperon de cuir souple qui lui masquait les yeux afin qu’il se tienne tranquille portait la marque des artisans les plus réputés. Ses puissantes pattes jaunes agrippaient fortement l’avant-bras du jouvenceau. Le Duc tendit son bras et l’oiseau, reconnaissant son maître, s’y percha prestement. Le Duc lui murmura à voix basse quelques mots. Il glissa un fin rouleau de papier sous une bague qui enserrait l’extrémité d’une de ses pattes. Il lui retira enfin le bonnet de cuir et éleva vivement son bras vers le ciel. Le rapace poussa un cri sec et perçant et s’envola sans effort au-dessus de la place d’armes. Il fit un tour en planant au-dessus des têtes qui l’observaient puis fila vers l’ouest. A ses trousses, une grande ombre ailée se dessina derrière les nuages, le suivant sans effort.

Le cavalier se rapprochait peu à peu de l’enceinte éventrée.


(à suivre dans cette WA)

M

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2012-05-24 23:14:35 

 ProlongationDétails
A ma demande personnelle, et pour laisser à Maedhros le temps de se relire, je décrète autoritairement que le délai pour cette WA est prolongé d'une semaine, jusqu'au jeudi 31 mai. Donc vous aurez le temps de remplir votre déclaration d'impôts, de planter vos courgettes et vos lauriers-roses... et de fignoler votre texte, bien entendu.
Narwa Roquen,qui va se coucher avant minuit...yes!

Ce message a été lu 4542 fois
Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2012-06-01 00:38:21 

 WA, exercice n°107, participation (edit)Détails
LA GUERRE DU TREFLE




Un petit soleil mutin s’était glissé en catimini à travers les rayères de la Tour des Archives. Il s’amusa d’abord à chauffer le nez d’Emile, l’énorme chat centenaire qui s’entraînait à battre son record de longueur de sieste, roulé en boule sur le rapport 56AQ22 concernant l’élevage intensif des ratons laveurs à Brest, pour suppléer au manque de lavandières depuis que l’équipe de lanceurs de choux-fleurs avait gagné le Championnat et donc recruté dix joueurs supplémentaires. Emile éternua, et la queue battante de frustration vexée, sauta sur l’Armoire qui oscilla trois fois sous le choc en maugréant « L’a encore grossi, ce chat ! Fait bien ses trente livres, le cochon ! » L’Armoire ne manquait pas de vocabulaire, mais avait toujours un petit problème avec les sujets, ce qui était assez habituel chez les objets. Le Basilic, pendant ce temps, se tortillait d’aise sous la brume délicieuse que lui délivrait le Pulvérisateur, manié avec expertise par Maître Hadrien – avec un H.
« Oh c’est bon, c’est bon...
- Tu aimes ça, hein ?
- Oh oui... Encore...
- Allons, mes enfants », sourit l’Archiviste, « du calme, du calme... »
La plupart de ses prédécesseurs avaient sombré dans une profonde dépression. Certains étaient devenus fous, d’autres s’étaient suicidés. Mais Maître Hadrien (avec un H) avait trouvé le remède à la solitude imposée par sa charge. Il avait appris à parler aux objets, aux plantes et au chat. Encore qu’Emile ne fût pas son meilleur élève. Il se contentait généralement de monosyllabes impératifs accompagnés d’insultes triviales, dont « tête de noeud » et « va te faire voir » étaient les plus édulcorées. Le vieil homme s’assit dans le grand Fauteuil. Il avait nourri le chat et arrosé les plantes, le vin était au frais dans la gargoulette pour accompagner l’omelette aux champignons qu’il se préparerait pour le repas de midi. Il méritait bien une petite pause. Certes, il avait encore 426 dossiers à archiver, mais rien ne pressait...
Des pas précipités dans l’escalier en colimaçon l’auraient peut-être fait bondir si son grand âge le lui avait permis. Au lieu de ça, il soupira. Des ennuis en perspective.
Une espèce de garçonne aux cheveux roux frisés dégoulinant de ce qui se voulait un chignon strict, portant un uniforme explosant de poussière dans les rayons ironiques du soleil de onze heures, exhala le souffle court d’une voix juvénile :
« Maître Adrien ? C’est vous ? Magnez-vous, on se casse ! »
L’Archiviste fronça le sourcil.
« Bonjour, mademoiselle. Je suis ébaubi de votre présence, qui ne m’a point été annoncée. Je suis Maître Hadrien – avec un H. »
La donzelle se laissa choir sur une chaise et respira à fond trois fois.
« OK, mec. Hadrien. Moi c’est Gabrielle. Guide-Protecteur du RRGP, 3° section. Régiment Royal des...
- C’est bien, c’est bien, je ne suis pas ignare ! Quel est l’objet de votre visite inopinée ?
- Faut que j’vous emmène à Poitiers. Enfin, à Liniers. Le Roi vous réclame, avec les plans de votre truc à acide. Et fissa ! »
L’Archiviste se fit la réflexion que les jeunes de maintenant ne s’exprimaient guère mieux que les armoires.
« Et pourquoi n’ai-je pas reçu de merle ?
- Trop dangereux. Ghilberte est sur le pied de guerre, elle a quitté son château et elle a des Intercepteurs partout, montés sur des falcons...
- Vous avez un ordre de mission ?
- Ah... ben ouaip... »
Elle tira un parchemin froissé de sous son justaucorps et le lui tendit. C’était signé de Sa Majesté le Roi Yann en personne, c’était bourré de fautes d’orthographe, et il n’y avait même pas de formule de politesse. Les rois n’étaient plus ce qu’ils étaient.
« Quand vous parlez de « truc à acide », je suppose que vous mentionnez mon DTT, c'est-à-dire mon Déliquéfacteur Turbide Téléportable ?
- Ben... Y a quoi dans la lettre ?
- Truc à acide », maugréa L’Archiviste.
- « Ben voilà ! On va pas y passer la nuit ! »
Hadrien jeta un regard circulaire et désolé sur sa chère quiétude archiviale.
« Hem... Une omelette aux champignons, avant de partir, ça vous dirait ? Avec un petit rosé bien frais... cadeau personnel du roi Pancrace, et provenant de ses vignes d’Agde... »
Gabrielle pianota impatiemment sur la grande table en bois. L’Archiviste soupira de nouveau et se leva à contrecoeur. Il alla chercher sa sacoche au fond de l’Armoire, et par une incantation digitale y fit entrer, sous forme réduite, son pyjama, sa brosse à dents, le Basilic, le Pulvérisateur, trois rouleaux de parchemin, les champignons, une fiole d’huile d’olive, une demi-douzaine d’oeufs, une miche de pain, deux saucissons, un Laguiole... et le chat, qui en cours de réduction lui décocha un « connard de mes deux » dont le son s’amenuisa jusqu’à se perdre dans le silence.
« Votre balai est en bas ?
- Hem... Mon véhicule aéroporteur est en panne. Un problème de direction. Mais je peux le réparer en deux ou trois jours...
- Purée, ça va râler grave sous la couronne ! OK, je vous emmène. Vous monterez en croupe.
- En croupe... de quoi ?
- Un cheval, mec. Un bon vieux canasson dans la plus pure tradition de l’armée, moche, inconfortable, résistant et placide. »
Devant l’air dépité du vieil homme, elle ajouta :
« Désolée, mais y a que les généraux qui volent en hippogriffe. La troupe, on joue encore à tape-cul.
- Vezin le Coquet - Liniers, il y en a au moins pour deux jours... » gémit Hadrien.
- Si on se fait pas choper par des espions, des bandits ou des rebelles, ouaip !
- Et... »
Hadrien fronça le sourcil en toisant la toute jeune fille qui semblait à peine sortie de l’enfance.
« ... vous pensez être de taille à assurer ma sécurité ? »
Elle le foudroya du regard.
« Ouaip, je pense. D’abord parce qu’on a fait courir le bruit qu’en ce moment vous êtes à Dieppe, et que deux fausses escortes sont parties ce matin, avec chacune un faux Hadrien au milieu. Et puis parce que j’ai remporté le trophée « Meilleur Espoir de l’Année ». Et puis zut, mon lieutenant a les oreillons et mon sergent s’est cassé la jambe ! Vous n’avez pas le choix !
- Très bien, très bien...
- Dites, z’auriez pas une tenue moins voyante ? Votre grande robe blanche... d’accord, c’est assorti à vos cheveux... Mais même un canard borgne vous reconnaîtrait !
- Hem hem... vous avez raison, le blanc c’est salissant... »


Arthur le cheval ne broncha pas quand Gabrielle, le visage et les cheveux maculés de suie et l’uniforme sale recouvert de sa cape noire, lui imposa un deuxième cavalier derrière elle. L’homme ne pesait pas bien lourd et comme lui aussi était dissimulé sous un grand manteau sombre à capuchon, il devait faire partie de la mission.
« Allez, mon garçon, direction Poitiers, pas d’étape avant la nuit, montre-moi que tu es le meilleur ! »
Le cheval soupira pour le principe, mais il était ravi. La seule chose qu’il détestait dans son métier, c’était de sortir en groupe à la queue leu leu, où on devait soit s’essouffler à suivre un jeune prétentieux, soit piétiner sur place derrière un vieux poussif. De plus Gabrielle n’était pas la pire des cavalières. Légère, habile, la main tranquille, la caresse fréquente et le brossage expert... Il en avait connu de plus pénibles. Il s’ébroua pour se dégager les naseaux et s’élança joyeusement dans un petit galop régulier, économe et endurant.


Juste à la tombée du jour, Gabrielle fit halte au sommet d’une colline où deux gros rochers encadraient un bouquet d’arbres ; de là, elle pourrait surveiller les alentours.
« Surveiller quoi, en pleine nuit ?
- Banane ! », fut la réponse. « La nuit il y a la lune, et elle est pleine, ce soir. Sinon j’aurais choisi autre chose. Pas de feu. Je brosse Arthur, on grignote et vous dormez.
- Et vous ?
- Je suis un Guide-Protecteur, Maître Hadrien. Le jour je guide et la nuit je protège. J’ai signé. J’aurais pu choisir d’être comptable, mais ça ne m’a pas tentée. »
Hadrien massa lentement ses jambes engourdies et tenta d’étirer son dos vermoulu qui émit un chapelet de craquements sinistres, comme un squelette poussiéreux malmené par un courant d’air. Il se demanda pendant combien de semaines il souffrirait chaque matin au réveil après cette épuisante chevauchée. Arthur, impassible, broutait de bon coeur tandis que Gabrielle l’étrillait vigoureusement en fredonnant.
« Sont les filles de La Rochelle
Qu’ont armé un bâtiment
Elles ont la cuisse légère
Et la fesse à l’avenant

Ah la feuille s’envole s’envole... »

Le vieil homme toussota.
« Hem... Est-ce que c’est bien convenable ? »
Gabrielle éclata de rire.
« Arthur adore ça. Ca le détend.
- Oui, je le constate... », murmura l’Archiviste entre la surprise et l’envie. Il n’avait pas vu de cheval depuis longtemps, certes, et il avait beau fouiller dans sa mémoire... C’était toujours aussi long que ça ?
Par une association d’idées sotte et grenue – animal, mâle, effort, sieste – il pensa soudain au chat qui devait se morfondre au fond du sac depuis de longues heures. Aussitôt il le fit sortir en lui rendant sa taille normale. Emile se sauva d’un bond dans le fourré voisin pour assouvir un besoin naturel, puis il fit le tour du quartier où rien d’intéressant (donc de comestible) ne retint son attention. Quand il revint, Gabrielle mordait à belles dents dans un pâté de viande qui le fit saliver de désir. Il fit le dos rond, se frotta contre sa jambe en ronronnant de sa plus belle voix, puis sauta sur ses genoux. La jeune fille lui donna un morceau qu’il engouffra avec extase, tout en dansant de ses quatre pattes joyeuses et griffues. D’une main habile, elle le coucha sur le dos pour lui gratter le ventre, et le chat, conquis, s’abandonna avec délectation.
« Chat petit chat, chat tu m’égratignes
Petit polisson
Tu m’égratignes les...
- M’enfin ! Je vous concède que vous êtes jeune et jolie... Mais de grâce, ayez pitié d’un vieillard ! Ces choses-là ne sont plus de mon âge !
- Et alors, ça n’empêche pas de rêver ! Vous savez, toujours sur les routes, c’est pas souvent que... Mais OK, je ne voudrais pas vous empêcher de dormir. D’autant qu’on repart à l’aube ! »


Et à l’aube, ils repartirent. Et chaque fois qu’il s’était réveillé, dans la nuit, comme tout bon vieillard discrètement insomniaque surtout quand il n’est pas dans son lit moelleux sous sa couette en plume d’oie, chaque fois elle était debout au clair de lune, faisant des exercices d’assouplissement, du stretching, des lancers de jambe, des moulinets de bras, des torsions de buste... Et le pire, le pire de tout... c’est qu’au matin il se sentait épuisé, bouffi, lourd, empâté, et qu’elle avait la mine fraîche d’une rose du jour...
Ils venaient de quitter le couvert d’un bois où elle avait trouvé un joli ruisseau pour abreuver Arthur, faire un brin de toilette et remplir les gourdes, quand ils aperçurent une tache noire dans le ciel qui fondait vers eux à la vitesse du vent.
« Merde ! Des Intercepteurs ! Ca va être chaud ! Impossible de reculer, ils nous ont vus... »
L’Archiviste se laissa glisser à terre dans une sorte de pirouette maladroite et prit les rênes d’Arthur.
« Enveloppez-vous dans votre cape, mademoiselle la Protectrice. Défaites votre chignon, laissez vos cheveux voler au vent, asseyez-vous en amazone, prenez un air de pucelle effrayée et laissez-moi faire. Quelquefois une bonne vieille ruse... »
La voix du vieillard lui sembla peut-être un peu moins chevrotante, un peu plus assurée, mais à peine le remarqua-t-elle. Il remonta le capuchon sur sa tête et attendit de pied ferme. Dans un nuage de poussière quatre énormes oiseaux, de la taille de trois chevaux, se posèrent en cercle autour d’eux. Leurs plumes étaient d’un noir de jais, leurs yeux rouges semblaient jeter des flammes et leur bec allongé était tranchant comme une épée. Chaque falcon était monté par deux soldats portant le blason écarlate orné d’un aigle noir – des hommes de Ghilberte !
« Halte-là, la jeunesse ! Où allez-vous ?
- Nous fuyons, Messire Capitaine ! Nous fuyons l’Océanie et ses bourgeois cruels ! Nous allons chercher refuge dans votre royaume, Messire Capitaine, pour que je puisse enfin épouser ma bien-aimée. Son père, riche et puissant, m’a refusé sa main parce que je suis pauvre ! Mais je suis vaillant, Messire Capitaine, je sais travailler de mes mains, et je la rendrai heureuse, je vous le promets ! »
La voix était vibrante, chaleureuse et étonnamment juvénile. Gabrielle ne voyait que le dos de l’Archiviste, qui lui sembla bizarrement plus droit, plus large – il avait dû se redresser... L’homme qui avait sauté à terre n’était sûrement pas un gradé, elle savait les reconnaître même habillés en civil, et tous les gradés se ressemblent, dans toutes les armées du monde. La flatterie était habile, mais tout de même ! La fable aurait pu marcher avec un jeune homme, mais un vieillard... et pourtant le soldat sourit.
« Bien, bien ! Hé, c’est un joli brin de fille que tu as trouvé là, mon gaillard ! Notre patrie sera fière de t’accueillir, et tu nous feras de beaux enfants ! »
De deux choses l’une : ou bien le type était myope comme une taupe, ou bien... elle ne savait pas. Mais le danger était immense, et elle n’eut pas de mal à prendre un air terrifié.
« Ah si j’osais, Messire Capitaine ! Si vous pouviez me faire un laissez-passer, pour la frontière... En ces temps troublés...
- Et pourquoi pas ? Viens ! »
Hadrien laissa les rênes pendre au sol et sans se retourner suivit l’homme jusqu’à sa monture. Celui-ci griffonna un billet et le lui tendit. Hadrien lui tournait toujours le dos, et ils étaient trop loin pour qu’elle entende leurs paroles ; mais le soldat souriait, s’esclaffait, s’exclamait. Elle se demanda si le vieil homme n’en faisait pas trop. Enfin, après une dernière bourrade amicale, l’Intercepteur enfourcha sa bête sauvage et Hadrien lui fit de grands signes joyeux en regardant la troupe s’éloigner. Puis il revint vers elle, le capuchon toujours rabattu sur sa tête, les yeux rivés au sol, en sifflotant une mélodie qui la pétrifia de stupeur : à n’en pas douter, c’était « La p’tite Huguette » !
Ce n’est qu’arrivé à sa hauteur qu’il se redressa, et son couvre-chef glissa sur ses épaules.
« Eh bien, nous avons eu de la chance ! »
Gabrielle écarquilla les yeux et faillit s’étouffer de surprise.
« Mais vous... Mais vous... C’est de la magie ! »
Devant elle se tenait un sémillant jeune homme, hilare et malicieux, aux longs cheveux blonds délicatement bouclés et aux yeux d’un bleu profond comme la mer. Il avait la prestance d’un prince et des muscles vigoureux saillaient sous son pourpoint.
« Oh, si peu... A force de lire et de relire les archives, vous savez ce que c’est, on apprend quelques tours...Mais hélas, tout ceci n’est qu’éphémère, et d’ici une heure ou deux je serai redevenu moi-même... à mon grand regret ! »


Le reste du voyage se déroula sans encombre, mais Gabrielle manifestait à l’Archiviste un respect mêlé de crainte qui n’était pas dans son habitude. Aussi, pour détendre l’atmosphère, engagea-t-il la conversation.
« Et au fait, cette guerre, c’est pour quoi ?
- Vous n’êtes pas au courant ?
- Que nenni ! Je n’ai pas quitté ma tour depuis ... cinq ans ? Dix ans ? Je ne m’en souviens même plus, et les merles se font de plus en plus rares...
- Vous savez quand même que l’Hexagone est scindé en trois royaumes ?
- Trois ? Vraiment ? J’aurais dit quatre... L’Héliade au sud, je sais, le roi Pancrace d’Agde est un de mes amis. Voyons... de La Rochelle à Chambéry, si je ne m’abuse, en remontant un peu au centre sur les Monts Arvernes.
- Exact. Nous occupons l’ouest. Au nord, Dunkerque, puis en descendant Compiègne, Montargis, Montluçon... et bien sûr Bujaleuf, sur le plateau de Millevaches. Telle est l’Océanie, où règne le Roi Yann, qui a quitté Poitiers l’an dernier parce qu’il la trouvait trop bruyante. Il s’est établi au château de Liniers, dans la forêt de Moulière. Et à l’est ?
- A l’est... Heu... L’Estva... L’Estfa...
- Houlà ! Ca fait un paquet d’années que l’Estphalie a changé de nom ! Maintenant, c’est le Terrefort. Son roi ?
- La reine Ghilberte.
- Bien ! Et son château se trouve à ...
- Aucune idée !
- Un nom prédestiné : Tonnerre !
- Ca ne s’invente pas... Cette Ghilberte a toujours été une chipie... Et donc ?
- Donc l’an dernier le roi Pancrace s’est retrouvé fauché – mauvaises récoltes, les roues du carrosse à changer, la toiture à refaire, vous voyez le genre. Malin comme toujours, il a proposé au roi Yann de lui vendre ses deux hectares de trèfle à Bujaleuf – juste à la frontière.
- Un champ de trèfle ? Ca ne vaut rien !
- Ouaip. Sauf que l’Archiviste de Pancrace...
- Olive ! Je le connais bien ! Vous avez de ses nouvelles ?
- ... a trouvé un procédé pour transformer le trèfle commun en trèfle à quatre feuilles. Pancrace a bien bourré le mou à notre roi, et la chance par ci, et la chance par là, et les vendre au détail à tous les pauvres gens crédules... Pancrace n’est pas la moitié d’un imbécile. Il savait très bien que le roi Yann est complètement toqué de gris-gris, amulettes et autres porte-bonheur. Alors pensez, un champ entier de trèfles à quatre feuilles ! Surtout que Pancrace, fine mouche, lui a fait remarquer que d’acheter le champ lui coûterait moins cher qu’une guerre pour le conquérir.
- Et donc Yann, trop content de l’aubaine, a payé.
- A raqué rubis sur l’ongle, persuadé d’avoir fait l’affaire du siècle. Mais voilà que l’horrible reine Ghilberte – que la peste l’étouffe et qu’elle aille en enfer avant moi ! – a appris la nouvelle par les nombreux espions qu’elle a en permanence sur notre territoire. Elle a piqué une grosse colère (« Pourquoi lui et pas moi ? », « C’est un complot sexiste ! », « L’honneur de Terrefort ne saurait souffrir pareil affront ! », etc... Et donc elle a fait fabriquer une vieille archive bidon attestant que Pancrace avait volé ce champ à son arrière arrière arrière grand-père, en exigeant sa restitution immédiate.
- ... que Yann a refusée avec indignation, comme il se doit.
- Exact. D’où la déclaration de guerre.
- Pour un champ de trèfle ! Ils sont aussi insensés l’un que l’autre !
- Ouaip mais bon, c’est de la politique. Ca va faire travailler les forgerons et les éleveurs de chevaux, renforcer l’unité nationale...
- Et les morts ? Les pillages, les saccages, les mutilations, les viols...
- Vous êtes antimilitariste ? Anarchiste ? Religieux ?
- Ne me dites pas que vous aimez la guerre !
- Ben... Je suis soldat, hein, c’est mon taf. Et puis tant qu’on n’en meurt pas, c’est plutôt marrant, la gloire, tout ça... On peut aussi avoir des promotions rapides, donc de l’oseille... Pas eu la chance de faire des études, moi, faut que j’me débrouille !
- Mon petit », sentença l’Archiviste d’une voix frémissante, « la guerre est une connerie, qui obère les forces vives d’une nation, et les chefs de guerre des criminels, qui envoient délibérément à la mort la belle jeunesse de deux pays, alors qu’ils restent bien à l’abri sur les lignes arrière.
- Seriez pas un peu subversif quand même, dites ?
- Subversif... Voilà un adjectif qui m’agrée... et peut-être même qui me sied... Subversif... Intéressant... Il va falloir que j’y réfléchisse... Vous n’auriez pas envie d’une omelette aux champignons ? Emile adore ça... En outre, il me semble remarquer qu’Arthur s’essouffle, il a sûrement besoin d’une petite pause...
- Vous êtes un gros malin, vous. Mais moi aussi, j’en ai plein les bottes. A table ! »



La campagne poitevine se prélassait autour d’eux dans la douceur de l’après-midi, entre brandes et marais, égayée par la mélodie tranquille des chants d’oiseaux.
« Planquez-vous, les fauvettes ! », cria joyeusement Gabrielle. « Gare au busard !
- Oh ! Un engoulevent ! », s’exclama Hadrien en désignant un point dans le ciel.
- C’est un circaète », le corrigea son guide. « L’aile est plus large, plus droite.
- Vraiment ? Et ça, ce n’est pas une fauvette ?
- Non, c’est une locustelle. C’est vrai qu’elles se ressemblent, mais la fauvette a le bout de la queue droit et non pas arrondi.
- Bigre ! Et... reconnaissez-vous cette plante ?
- Ca, mon bon monsieur, c’est de la bruyère à balai, entourée d’ajoncs et de genêts... On est dans la brande, quoi.
- Et ces grandes touffes bleutées ?
- C’est de la molinie. On en fait des paniers. Eh, sauf vot’respect, j’suis née ici, m’sieu. Ai passé toute ma p...auvre enfance à vadrouiller sur ces terres. Alors pour la leçon de botanique, vous repasserez. »
Le vieil homme resta silencieux un moment, et Gabrielle pensa qu’elle l’avait vexé.
« Voyez-vous, Gabrielle, ce que j’apprécie chez vous, outre votre beauté et votre compétence... c’est votre conversation. Quel que soit le sujet, vous vous révélez savante et vous avez l’esprit clair.
- Bon, euh... », s’empêtra le Guide en rougissant un peu, « je crois qu’on arrive...
- Mon vieux corps s’en réjouit, mais je regretterai votre compagnie. Ce fut un moment inoubliable...
- Ben... Euh... Ouaip... Donc maintenant nous allons traverser la forêt de Moulière, jusqu’au château. L’entrée du parc est remarquable par ses deux colonnes de marbre blanc, que le roi Yann fit ériger quand il élut domicile ici. Leur escape est décorée d’une sculpture de coquille Saint-Jacques, qui est, comme chacun sait, le mets préféré du roi. On raconte...
- Ne me dites pas que dans votre courte vie vous avez eu le temps aussi d’être guide touristique !
- Ben si... », déclara Gabrielle en riant. « Et tresseuse de paniers, rabatteuse de sangliers, braconneuse, serveuse dans un estaminet, palefrenier, cueilleuse de pommes...
- Mais vous avez quel âge, à la fin ?
- Dix-sept.
- Nom d’une queue de comète ! A votre âge, je savais à peine comment je m’appelais... Et il m’arrive encore de l’oublier... »


Maître Hadrien se frotta les mains. La chance était avec lui. Yann était parti la veille pour le front, et le Grand Chancelier qui était chargé de l’accueillir et de le mettre au travail était tellement rigide qu’il en devenait d’autant plus facile à manipuler. Il était seul dans un immense laboratoire, plein de cuves, de chaudrons et d’alambics. Deux soldats gardaient l’unique porte, qu’il avait lui-même fermée à clef de l’intérieur. Bien sûr il ne souhaitait pas être dérangé et voulait préserver le Secret Défense. Mais c’était aussi une manière d’affirmer qu’il n’était pas leur prisonnier. Mesurette insignifiante, certes, mais il avait vécu toute sa vie dans les Symboles et avait constaté à mainte reprise que c’était bon pour le moral. Tandis qu’Emile poursuivait sa reconnaissance des lieux beaucoup trop aseptisés à son goût – pas la moindre trace d’odeur de souris ! -, l’Archiviste se remonta les manches. Ah on l’avait tiré sans ménagement de sa paisible demeure ! Ah on avait lancé une guerre aussi absurde qu’inutile ! Ah on l’avait traité comme le dernier des pions sur l’échiquier !
Il réfréna le rire satisfait qui lui montait à la gorge. Chaque chose en son temps.


Le Grand Chancelier convoqua son médecin personnel dès le départ de l’Archiviste. Son ulcère à l’estomac s’était réveillé, il était couvert d’eczéma, et une migraine épouvantable ne le lâchait pas. Acculé, torturé, épuisé, il avait fini par céder à toutes les exigences de l’hurluberlu qui était censé leur faire gagner la guerre. C’était la volonté du Roi ! Il eût été suicidaire de s’y opposer ! Et c’est ainsi que Maître Hadrien – avec un H – s’envola dans le matin clair à dos d’hippogriffe, mené par un obscur soldat femelle insolente et décoiffée. Mais enfin il était parti, et le Grand Chancelier en aurait presque sangloté de soulagement.


Le vent sifflait à leurs oreilles et leurs coeurs à tous deux battaient la chamade. L’hippogriffe pour sa part sifflotait gaiement en jouant avec l’alizé et le noroît.
« C’est sympa, non ?
- C’est génial ! », hurla Gabrielle. « Mais comment vous avez fait ?
- Je l’ai demandé, c’est tout.
- Mais vous saviez que je n’avais jamais monté d’hippogriffe ?
- Je m’en suis douté, mais je leur ai certifié le contraire. Je pensais bien que ça vous ferait plaisir...
- Mes collègues étaient verts de jalousie ! Mais surtout... c’était le rêve de ma vie !
- Bien, bien... J’étais sûr que vous sauriez vous débrouiller. Ah, au fait, il vous faudra atterrir avec délicatesse, car je transporte des solutions instables qui explosent au moindre choc.
- Et vous me dites ça maintenant ?
- J’ai confiance en vous, Gabrielle. Je vous propose d’en faire autant.
- Ouaip mais bon bordel de bordel de... Mon gars », ajouta-t-elle à l’intention de l’hippogriffe en lui grattant le dos, « va falloir que tu nous poses en douceur, alors comme je sais pas le faire, je te rends les rênes. Que dirais-tu d’une petite chanson ?
« Non non Sébastien je l’sens bien
Ce n’est pas ton p’tit doigt qui m’chatouille
Je sens ton nombril contre l’mien
Et la chaleur de tes grosses... »
L’hippogriffe, qui par chance s’appelait Sébastien, lança un cri terrible qui tenait autant du rugissement que de l’éclat de rire. Et ce faisant il amorça une descente en piqué, ailes rabattues, vers le camp militaire situé à l’entrée ouest de Bujaleuf. Hadrien se cramponna à la taille de Gabrielle et ferma les yeux. La jeune fille caressait compulsivement le dos de la bête, en répétant « Sois sympa, nous laisse pas tomber... On a dit en douceur, mon gars, en douceur... »
A quelques aunes du sol, l’hippogriffe releva la tête et se cabra en déployant ses ailes. Le freinage fut immédiat et sa trajectoire devint horizontale. Enfin, quand les premières tentes furent à portée d’un jet de pierre, il se mit en vol stationnaire et descendit lentement à la verticale jusqu’à ce que ses sabots prennent un contact moelleux avec le sol. Gabrielle s’effondra sur le cou emplumé.
« Tu es formidable, mon garçon, formidable, exceptionnel, merveilleux !
- Graaa ! », répondit Sébastien, ce qui signifie, en langue d’hippogriffe :
« Merci, je le savais, mais ça fait toujours plaisir de l’entendre ! »
La langue des hippogriffes est d’une concision remarquable.



« Il faut que vous actionniez vous-même le mécanisme, Votre Majesté. Vous comprenez, ce sont des molécules nobles et elles ne peuvent obéir qu’à un pouvoir noblissime. Il faut aussi que vous soyez entouré par tous vos généraux et tous vos officiers, tous, sans exception, pour libérer un maximum d’ondes comminatoires.
- Certes », grommela le roi Yann, « mais mes officiers doivent garder leurs positions et...
- Cela ne sera pas utile, Votre Splendide Majesté, puisque vous n’aurez pas à combattre. L’armée ennemie sera instantanément détruite par les vapeurs du DTT.
- Et ... il n’y aura pas de fuite, au moins ? Je ne voudrais pas faire une crise d’asthme. J’ai déjà le nez qui coule et les yeux qui brûlent à cause des pollens...
- Que nenni, Votre Très Gracieuse... Et d’ailleurs cette composition a la propriété, lorsqu’on l’inhale à une dose extrêmement diluée, de guérir l’asthme de manière définitive. Je vous promets que vous ne serez plus jamais tracassé avec ça ! En revanche, quand la petite boule de feu que vous aurez lancée ira s’écraser sur les lignes ennemies, vous aurez gagné la guerre !
- Ah... Bon... Bien...
- Encore une précision, Votre Sublimissime Majesté : il est indispensable que le déclenchement soit précédé par des roulements de tambour. Vous devrez disposer cinquante-trois tambours, âgés de moins de quinze ans, à distance de trois cent soixante dix-sept pas, en arc de cercle, et ils joueront pendant le temps qu’il faut pour compter jusqu’à cent quatre-vingt dix-neuf. Je m’occuperai de cette partie, si vous le souhaitez.
- Tu te moques, vieillard ! Prends garde à ne point défier la colère du Roi ! », hurla le général Ethan, qui n’était pas réputé pour sa patience.
- « Aïe aïe aïe, qu’ouis-je là, Votre Très Délicate Majesté ? Ce soudard mal léché voudrait-il prendre ma place ? Que sait-il, ce fieffé malotru, des ondes hertziennes et de leur effet conditionneur sur les vibrations de désintégration ? A moins qu’il ne souhaite en secret la défaite de l’Océanie, ce traître ingrat ? Avoue ! Combien as-tu reçu pour ta forfaiture ? »
L’Archiviste esquiva juste à temps l’épée du général qui aurait dû le couper en deux.
« Paix ! », grinça le roi Yann, un peu agacé. « Je ne mets pas en doute ta loyauté, Ethan. Mais l’Archiviste sait ce qu’il fait. Qu’il en soit ainsi. »



« Ah, Gabrielle ! C’est gentil à vous d’être venue, mon petit.
- Ben, d’après l’adjudant, c’était un ordre...
- Oui, oh, peu de chose...Je souhaite seulement que vous m’escortiez pendant une heure ou deux.
- OK, on va où ?
- Oh, rien ne presse. Il faut que la nuit soit bien noire. Que diriez-vous d’un petit verre avant de partir ? Allez, à votre santé ! »
A la deuxième gorgée, Gabrielle se figea et porta les mains à son cou en roulant des yeux exorbités.
« Tout va bien, jeune fille. J’ai besoin de vous, mais connaissant votre tempérament... je devais m’assurer de votre collaboration ... muette... Vous venez d’absorber une drogue totalement inoffensive mais qui pendant quelques heures... en fait tant que je ne vous aurai pas administré l’antidote... vous rendra parfaitement silencieuse et... un peu moins... rebelle. »
Il tira un paquet de dessous son lit.
« Enfilez cette robe, votre cape par-dessus et rejoignez-moi devant la tente. Et... comment vous dites, déjà ? Ah oui... fissa ! »
Gabrielle bouillonnait de rage, mais son corps ne pouvait pas s’empêcher d’obéir. Elle avait beau ouvrir la bouche et souffler très fort, aucun son ne franchissait ses lèvres. Elle s’habilla.
La tenant par la main, il lui fit traverser les rues désertes de Bujaleuf d’ouest en est, échappant avec un art consommé aux deux patrouilles qu’ils aperçurent. Puis il se dirigea d’un pas ferme vers le camp ennemi.
« Qui va là ? », demanda la sentinelle.
- Oh, bonsoir ! Je m’appelle Adrien, j’ai un laissez-passer.
- A cette heure-ci ? Mon lieutenant ! »
Le gradé parcourut le parchemin marqué du sceau de Ghilberte.
« Adrien... jeune homme blond... sa fiancée rousse... Ca a l’air en règle. Et où vas-tu, comme ça ?
- J’ai un présent pour la Reine Ghilberte dans ce sac.
- Sa Majesté se repose, manant.
- Mais demain il sera trop tard. C’est bien demain, la guerre ? J’ai volé des secrets pour elle, pour la remercier de son aide. Ca ne peut pas attendre ! »
Le soldat et le lieutenant échangèrent un regard contrarié. Encore des embêtements, pour la dernière nuit qu’ils pouvaient passer tranquilles...
« On va te mener, mon gars. Mais si tu réveilles la Reine pour rien, ta fiancée sera veuve avant d’avoir été femme !
- Très bien ! Moi, je suis sûr que Sa Majesté acceptera mon hommage avec plaisir... »


« Et donc, votre Merveilleuse Majesté, j’ai pu voler une fiole de ce précieux produit à un obscur chimiste d’Océanie, ainsi qu’un détonateur. Je l’ai vu s’exercer, c’est sidérant ! Tous les humains sont détruits à trois cents aunes à la ronde, mais seulement les humains : il n’est pas question d’abîmer le trèfle, et je connais votre amour pour les animaux, signe d’une grande âme... Bien sûr, la manette ne saurait être abaissée par la vile main d’un serviteur... Cette gloire vous revient, votre Mirifique Majesté ! Ah, un détail... Tous vos généraux et officiers doivent se tenir près de vous. Si, regardez, c’est écrit sur le mode d’emploi – c’est à cause des radiations biocatalytiques, enfin c’est ce que dit le gars, mais en même temps c’est logique, le pouvoir attire le pouvoir... Autre chose... Le Roi Yann a prévu de donner l’assaut après une salve de tambour qui durera le temps d’un sablier... Bien sûr, je vous ai amené une réplique fidèle, il ne faudrait pas rater le départ ! Au dernier grain écoulé, feu ! Et vous aurez gagné la guerre !
- Hum hum », toussota la Reine Ghilberte, les yeux méfiants quoique encore engourdis de sommeil. Ses longs cheveux noirs défaits étaient en bataille, et elle avait à la hâte recouvert sa chemise de nuit à fleurs d’un grand châle noir brodé d’or. N’était-ce les broderies, on aurait pu la prendre pour une quelconque femelle sur le retour tirée du lit par un importun... « Et à quoi dois-je la chance d’une pareille aubaine ?
- Ah, votre Si Délicieuse Majesté ! », trémola Adrien en se jetant à genoux, « vos soldats nous ont réconfortés, protégés, accueillis... Terrefort est une grande Nation, et dès demain nous reprendrons la route pour y établir notre foyer, ma fiancée et moi, en glorifiant votre nom jusqu’à notre dernier souffle, ô ma Reine !
- Ta fiancée ? On dirait qu’elle est simple d’esprit ...
- Elle a quelques mouvements d’yeux bizarres quand elle est fatiguée... et elle est muette... Mais nous nous aimons...
- Adrien, si grâce à toi je remporte la victoire, viens me voir à Tonnerre. La Reine Ghilberte fera ta fortune, car elle sait toujours récompenser ses loyaux sujets.
- Je n’en demande pas tant, ô ma Reine de Grâce et de Beauté ! Vous servir est un honneur qui porte en lui-même sa récompense ! Je vous jure sur ma vie que vous n’aurez pas l’occasion de vous plaindre de moi ! Depuis la nuit des temps aucune étoile, aucune galaxie n’a pu égaler l’éclat de votre règne, et je...
- Lieutenant, raccompagnez ce bavard. Il me reste quatre heures à dormir avant l’aube, et je ne veux pas les gâcher. »


Une seconde de silence. Le dernier coup de tambour laissait encore dans l’air une trace de bruit, et Maître Hadrien – avec un H - , les yeux rivés sur son petit sablier, avait toujours les bras écartés. Il avait donné le rythme tout du long, puis dans un geste ample signifié la fin de la salve, tel le chef d’orchestre glorieux d’une symphonie pour tambours et tambours. Ah le silence ! Il est toujours éternel même quand il ne dure qu’une seconde, mais cela, seuls les sages le connaissent, qui peuvent méditer paisiblement au coeur des foules les plus bruyantes. Au même instant, semblables, symétriques et jumeaux, deux éclairs embrasèrent le matin frais de Bujaleuf, au bord du champ de trèfle convoité par les deux tiers de l’Hexagone, accompagnés par une immense explosion – deux, en fait, confondues en une par leur simultanéité.
Hadrien tira Gabrielle par le bras et la fit asseoir près de lui derrière une murette. Les deux armées sidérées voyaient une fumée noirâtre s’élever au dessus de leur poste de commandement. Les hommes se regardaient, interloqués. Ils n’avaient plus d’officiers pour leur donner des ordres. Et puis il y eut la Voix.
« Braves soldats d’Océanie et de Terrefort, la guerre du trèfle n’aura pas lieu. Le roi Yann, la reine Ghilberte, tous les généraux et tous les officiers qui voulaient votre mort pour quelques touffes de trèfle auront l’éternité pour décider qui avait tort ou raison. Libérés de vos chefs sanguinaires, soldats de Terrefort et d’Océanie, pourquoi iriez-vous mener un combat stupide quand vous pouvez rentrer chez vous ? Vous voulez rapporter des trèfles à quatre feuilles dans vos familles ? Servez-vous, ce champ vous appartient, il y en aura pour tout le monde ! Vous êtes semblables, des deux côtés de la frontière, vous transpirez de la même sueur et vous saignez du même sang !
Rentrez chez vous, cultivez votre terre et regardez grandir vos enfants. Et la prochaine fois qu’un imbécile couronné vous proposera de mourir pour son propre intérêt, ricanez-lui au nez et répondez : « Non merci ! Moi, je reste chez moi ! Votre guerre, faites-la donc vous-même ! »
Une immense clameur monta au même moment des deux camps opposés. Les hommes de l’est comme les hommes de l’ouest laissèrent sur place épées et boucliers, et sans un regard pour les deux cratères calcinés où brillaient sans doute encore quelques restes brûlants de bijoux et de couronnes, ils se précipitèrent joyeusement vers le champ de trèfle. En se rencontrant, ils se saluèrent, se sourirent, échangèrent bourrades et plaisanteries, et s’invitèrent mutuellement pour la fête du cochon et la fin des vendanges.
Deux heures plus tard, Bujaleuf était désert, la petite centaine d’autochtones ayant décidé de fêter en famille la fin de leurs ennuis autour d’un verre de fine.


C’est alors que Maître Hadrien tendit à Gabrielle un petit gobelet d’étain qu’elle vida d’un trait. Et aussitôt elle laissa exploser une colère qui rivalisait presque avec la violence du DTT, en tout cas pour le niveau sonore.
« Salaud ! Vous avez trahi ! Vous avez tué Yann !
- Et Ghilberte.
- Vous m’avez bernée, droguée, rendue complice de vos... de votre...
- ... acte de justice. Qui sont les morts ? Des assassins. Qui sont les vivants ? Des pauvres gens. Et vous m’en voulez pour ça, Gabrielle ? »
Il exécuta une double pirouette, et reprit l’aspect d’Adrien. Emile se frottait contre le tissu de sa magnifique robe bleue en ronronnant. Dehors les oiseaux gazouillaient comme tous les jours, le soleil brillait sans se poser de questions et il flottait dans l’air des parfums de lilas, de glycine et de trèfle coupé.
« Je me disais... Vu qu’actuellement nous sommes tous deux sans emploi... Que penseriez-vous d’un petit séjour au bord de la mer ? Pancrace m’a invité cent fois à Agde, je ne voudrais pas qu’à la longue il doute de mon amitié... Et j’en ai parlé à Sébastien, hier après-midi, il sera ravi de nous accompagner, il adore la baignade... De toute façon, lui aussi, il est au chômage... »
Bien sûr Gabrielle était très en colère mais le roi était mort. Et ses supérieurs aussi. Et il n’y avait plus de guerre. Et le regard brillant d’Adrien, et ses épaules carrées, et un petit quelque chose qui ne saurait mentir au fond de son ventre... Survivre, c’est s’adapter.



« Sont parties aux Amériques
Un matin, la voile au vent
Ont choisi pour capitaine
Une fille de quinze ans...
- Dix-sept ! », corrigea Adrien en riant, tandis que Sébastien, ravi, enchaînait loopings et vrilles. Et ils reprirent tous deux à l’unisson :
«Ah la feuille s’envole s’envole
Ah la feuille s’envole au vent ! »



Narwa Roquen, sans H

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2012-06-04 23:05:35 

 Commentaire Maedhros, exercice n°107Détails
Ouaououh ! Trop bien ! Ca a été mon cri du coeur du début à la fin. Technique, inventif, prenant, horrifiant, structuré, implacable... J’ai écrit « joli » en marge pratiquement sur tous les paragraphes.
Mention spéciale pour ta description clinique des lésions causées par l’huile maudite. Re-mention spéciale pour les morts-vivants ! Et re-re- pour l’attaque aux boulets, et la trouvaille des boulets enchaînés...
Ah je plains le lecteur qui se ronge les ongles, il finira sa lecture les doigts en sang... surtout s’il écoute la musique, qui semble avoir été écrite pour toi !

Bricoles :
-ils portaient dans le do de larges boucliers
-les premières lignes de défenses : défense
- sous la pluie mortelle de traits tombant drue : dru ( adverbe)
- ... se révéla étonnamment efficace... se révélèrent inefficaces ( trop proches)
- Lignimius secoua sa tête : la tête



C’est un texte comme je les aime, dense, concis, précis, où l’on ne peut pas sauter une ligne. On est ficelés du début à la fin. Sachant la difficulté que représente la description d’une scène de combat, l’enchaînement ininterrompu sur 7 pages est un véritable exploit. J’en reste abasourdie ! Que ce soit la réflexion de l’archer, la description des machines de guerre ou de la topographie des lieux, tout est mesuré, maîtrisé, contrôlé : c’est vraiment un texte d’une très grande qualité.
Je me souviens que dans le commentaire de l’épisode précédent ( qui était déjà très fort), je m’interrogeais sur la nécessité de réécrire l’acte II (WA n°42) pour retrouver la même force. En y repensant, je me demande s’il ne suffirait pas de rallonger l’acte I pour en faire un véritable chapitre, dans la même veine que celui-ci. L’histoire d’amour viendrait alors, en chapitre II, plus cool, pour faire reposer le lecteur après un début étourdissant, tout en lui proposant un gros plan sur quelques personnages – puisque tu es parti pour tenir... la distance !
En tout cas merci pour ce moment exceptionnel, j’en frissonne encore !
Narwa Roquen,yes he can!

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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2012-06-05 20:52:42 

 Mille mercis!Détails
Je mets la dernière main à la partie II.

Je pense la terminer raisonnablement d'ici la fin de la semaine au plus tard.

Ensuite, je rattraperai aussi mon retard de chroniques!

M

qui ne lâche pas l'affaire

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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2012-06-07 22:54:51 

 WA - Participation exercice n°107 -part IIDétails
Bon, la deuxième partie... bon courage Narwa!
La consigne est enfin respectée!
C'est déjà ça!

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La Bande-son (cliquer sur PLAY)


Les deux armées se faisaient maintenant face, séparées par un no-man’s land à peine supérieur à un jet de flèche. Les lignes de guerriers suivaient le relief du terrain, leurs armes luisant comme autant de bouquets métalliques quand les rayons du soleil allumaient leur coeur d’acier. Les hommes du Duc étaient disposés en rangées compactes et disciplinées qui, longeant le Rempart, fermaient toute la largeur de la passe. Les premiers rangs tenaient fermement devant eux de lourds boucliers rectangulaires et cintrés, hauts de trois coudées et demie. Travaillés dans un alliage brillant et polis à l’extrême, ils formaient une muraille éblouissante qui renvoyait durement la lumière verticale tombant du ciel.

Derrière eux, en lignes serrées, des fantassins empoignaient de longues piques qui hérissaient chaque intervalle entre deux boucliers devant eux. Leurs hampes en frêne étaient dotées de fers quadrangulaires capables de stopper une charge de cavalerie. Si les Fauconniers étaient d’excellents archers et de coriaces fantassins, ils ne possédaient en revanche aucune tradition équestre. C’étaient de solides montagnards. Dans leurs montagnes, les chevaux de guerre étaient tout simplement inutiles.

Derrière les piquiers étaient postés les lanceurs de javelots, plus sobrement vêtus de simples cuirasses de cuir, dont la mission consistait à abattre les capitaines et officiers ennemis chargés de rameuter leurs hommes et qui se seraient aventurés trop près de la ligne de front.

Puis, regroupée sur les ailes et au centre, attendait l’infanterie lourde composée de vétérans propriétaires de leurs armes, des glaives et des haches en métal noble. Elle constituait en effet la fine fleur du ban fauconnier. Les tabards rouge et blanc, frappés au coeur du Faucon Pèlerin, rutilaient par-dessus les hauberts ajustés. Les casques corinthiens, surmontés de cimiers où les plumes de rapaces remplaçaient le crin, inspiraient la crainte et le respect. Les couvre-joues étaient si enveloppants et se rapprochaient si près du nasal qu’il semblait que des dizaines de tours d’acier empanachées attendaient patiemment, chacune percée par deux fines rayères.

Les phalanges de l’infanterie légère stationnaient entre les régiments de l’infanterie lourde, son armement plus léger lui permettant de manoeuvrer rapidement au milieu des combats. Dans leurs rangs, tous brûlaient d’en découdre avec les Seigneurs Taurins, impatients de montrer leur bravoure et leur témérité. Là naissaient les héros, disait un vieux dicton fauconnier. Mais dans les villages accrochés aux plus hautes montagnes, nombreuses étaient les femmes voilées de noir qui portaient le deuil d’un jeune époux ambitieux ou celui d’un fils trop avide de gloire.

Enfin, postés aux créneaux encore en place bien que branlants ou massés de par et d’autre de la muraille éventrée, se tenaient les archers, les meilleurs d’entre les meilleurs. Leurs arcs étaient à demi- bandés, les fascines de flèches posées à leurs pieds. De temps en temps, une plainte stridente déchirait les cieux. Une Harpie trop audacieuse, s’étant imprudemment avancée, était frappée en plein vol par une flèche impitoyable. Alors, pendant que l’infortunée dégringolait du ciel, ses soeurs poussaient de longs cris déchirants qui ponctuaient sa chute. Quand son corps heurtait finalement le sol, de longs vivats s’élevaient des rangs Fauconniers tandis que les troupes taurines demeuraient silencieuses. Etonnamment silencieuses.

L’armée des Fauconniers était impressionnante. On aurait dit un seul corps dont chaque partie évoluait en parfaite harmonie avec toutes les autres, sans jamais rompre l’équilibre de l’ensemble et sans jamais qu’un seul mouvement fragilise la cohérence stratégique globale. A l’écart, entourée de sa garde prétorienne et bien à l’abri entre deux régiments d’infanterie lourde, le Duc et son état-major occupaient une petite éminence d’où ils pouvaient embrasser toute la plaine.

Le cavalier montait un grand et splendide alezan, aux jambes à la blancheur immaculée et aux sabots de feu. C’était un animal fabuleux semblant surgi d’une ancienne légende. Celui qui le montait n’était pas moins prodigieux. Il était de haute stature et possédait une musculature hors du commun que soulignaient ses massives épaulières d’airain. Des tatouages sombres et filiformes se devinaient, entourant ses bras puissants. Son visage demeurait invisible, totalement caché sous une salade à mézail surmontée d’un étrange cimier. Il s’agissait d’une roue stylisée munie de trois rayons équidistants. Son pourtour était gravé d’une ligne de minuscules glyphes. Une longue épée battait le flanc de sa monture et un large bouclier en demi-lune était accroché dans son dos. C’était un guerrier. Un formidable guerrier. Un guerrier surhumain. Peut-être même était-ce un Dieu de la Guerre lancé au grand galop vers le Rempart. Des gerbes d’étincelles étaient soulevées par les sabots de sa monture qui martelaient inlassablement les pierres du chemin. L’animal ne paraissait pourtant nullement harassé, ses oreilles bien droites tournées vers son cavalier. Son large poitrail était parfaitement découplé. Les premiers contreforts des montagnes de l’Est étaient à présent tout proches. L’oeil était presque confondu, ne pouvant suivre avec précision ce stupéfiant équipage qui avalait littéralement l’espace, les détails s’évanouissant dans le flou.

Mais le temps n’était pas encore venu.

Si noble et si valeureuse qu’était l’armée des Fauconniers, celle des Seigneurs Taurins la surpassait de loin en nombre et en sauvagerie.

Formant les premières lignes, les détachements épars de fantassins hurleurs, étaient grimés comme des épouvantails hirsutes et démonstratifs. Leurs peintures rituelles dégoulinant sur leurs poitrines dénudées, ils brandissaient des frondes et de longues serpes. Leurs accoutrements, bigarrés à l’extrême, tissaient un patchwork invraisemblable de couleurs et de motifs macabres. Décimés lors des deux jours précédents, les bataillons alignés pour la Mère des batailles avaient été recomposés à partir des survivants sans grand souci d’homogénéité. Pourtant, malgré un taux d’attrition excessivement élevé, ils paraissaient habités par une exaltation sauvage et démoniaque due aux propriétés hallucinogènes des champignons qu’ils consommaient en dansant comme des zombis autour des braseros toute la nuit. Sur le front de l’armée taurine, ils trépignaient en vociférant, maintenus à grand peine en place par leurs officiers guère plus raisonnables. Bien que grouillante, cette troupe ne présentait pas de réel danger pour les Fauconniers. Jamais les fantassins hurleurs ne réussiraient à rompre le barrage des grands boucliers fauconniers. Ne possédant aucune protection suffisante, ils tomberaient comme des mouches sous la pluie de flèches qui s’abattrait sur eux ou finiraient empalés sur les longues piques qui se dresseraient devant eux.

Derrière, les cohortes compactes de l’infanterie lourde étaient d’un tout autre acabit. Ces mercenaires étaient rangés en bon ordre sous leurs bannières caractéristiques, oriflammes serpentines où le vermillon et le noir s’entrelaçaient en sombres motifs. Selon la force et la direction du vent, dans les plis du tissu apparaissaient des crânes rieurs, des créatures rampantes ou des sorcières sifflantes. Ces guerriers constituaient une force qui ne pouvait être négligée. L’aiguillon du pillage les avait incités à rejoindre la coalition du Roi Sorcier et leur science des armes en faisait des adversaires très dangereux. Passée à leur ceinture de cuir, ils portaient une courte dague avec laquelle ils prélevaient sur les morts ou les blessés qu’ils achevaient sans pitié, ce qu’ils appelaient leur Tribut. En effet, ils se livraient entre eux à un jeu particulièrement cruel. Ils comptabilisaient les ennemis qu’ils avaient abattus en prélevant sur leurs dépouilles les oreilles qu’ils arboraient en trophée, pendues à leurs cous. Ils étaient assez disciplinés et suffisamment courageux pour ne rompre l’engagement que lorsqu’ils constataient que la victoire était définitivement compromise.

A leurs côtés, ne leur cédant en rien en forfanterie et en superbe, les unités de lansquenets faisaient admirer leurs élégantes vêtures, explosions de teintes criardes et brillantes, cuirasses de buffles lustrées, shakos élégants surmontés de casoars de toutes les couleurs, cuissardes en cuir rouge et pantalons très ajustés mettant outrageusement en valeur les attributs virils. Ils ne devaient pourtant pas être pris à la légère. Leur accoutrement exubérant n’était qu’un vernis qui dissimulait une férocité rarement égalée et une audace presque joyeuse qui les rendait souvent imprévisibles. Ils attendaient l’arme au pied le signal de leurs trompettes. Leurs compagnons naturels n’étaient pas très loin. Les régiments de doppelsöldner, armés de longues hallebardes et vêtus d’uniformes tout aussi rutilants, se regroupaient autour de leurs célèbres tambours.

Et aussi loin que portaient les regards, les autres unités du Roi Sorcier emplissaient le fond de la vallée étroite. Les gigantesques créatures préhistoriques surgissaient comme des escapes brunes et écailleuses des flots innombrables. Elles étaient apparemment nerveuses, se dandinant d’un pied sur l’autre, et il fallait toute l’adresse et la patience de leurs cornacs pour les maintenir tranquilles.

Mais la force des Seigneurs Taurins résidait sans nul doute dans les nombreux escadrons de cavalerie lourde qui étaient massés sur les ailes de la grande armée du Roi Sorcier. Ils en étaient l’âme et le fer de lance qui s’enfoncerait jusqu’au coeur de ses ennemis. Leurs montures n’étaient pas ces élégants destriers qui faisaient la gloire des chevaliers des Fleurs. Non. Ils ressemblaient aux massifs chevaux de traits utilisés dans les travaux des champs mais dont la taille et le poids étaient autrement plus imposants. Ils dégageaient une impression de force irrésistible, capable de tout renverser lorsqu’ils chargeaient au grand galop. Leur hauteur au garrot était bien plus grande que celle de tout autre cheval domestiqué par l’homme. Selon la légende, ils auraient été conçus par un Esprit Malicieux de la Toundra qui vivait reclus sous les Montagnes Ensorcelées à partir d’une glaise maléfique et souterraine et de cendres d’os de créatures depuis longtemps disparues. Ils étaient lourdement bardés de fer. On pouvait distinguer les robes de mailles grises et éteintes qui protégeaient les parties les plus exposées. Leurs ombreux cavaliers jetaient l’effroi chez leurs adversaires. Malgré le jour encore vivace, ils ressemblaient à de grandes ombres qui repoussaient la lumière autour d’elles. Les visières d’airain de leurs casques étaient autant de larmes d’or rouge pleurées par le néant.

L’attente devenait intolérable. La chaleur écrasante. Le Duc aperçut alors le char qu’il avait déjà vu. Un magnifique char tiré par douze éléphants cuirassés. Un char aux dimensions fantastiques, ressemblant à un très grand navire courant les terres. Sa proue agressive arborait la face grimaçante de la Gorgone. Ce vaisseau maudit avançait entre les lignes de combattants qui s’ouvraient comme jadis les flots d’une mer légendaire. Il dépassa les premiers rangs des légions taurines et pénétra dans l’espace vide entre les deux armées. Au-dessus de la gueule foudroyante, un thuriféraire tenait une hampe où flottait un drapeau blanc.

Plusieurs archers Fauconniers tendirent la corde de leurs arcs, pointant leur flèche vers le ciel. Le Duc leva une main. Les archers baissèrent leurs armes.

Parvenu au milieu du no man’s land, le char du Roi Sorcier s’immobilisa. Des trompettes glapirent aigrement et le silence se fit plus profond encore. Une silhouette, assise sur un trône démesuré, se détacha sur le pont avant du char. Le Duc, bien qu’éloigné, ressentit à nouveau l’aura de puissance qui se dégageait d’elle. Un homme le regardait. Un homme grand, très grand, vêtu d’une ample et longue tunique noire, brodée de fils d’or et d’argent. Le Duc tressaillit quand les regards du Roi Noir se rivèrent aux siens. Malgré la distance qui les séparait, un lien subtil s’établit. Autour de Roi Sorcier, de vagues formes évanescentes décrivaient d’étonnantes pirouettes. Presque inaudible, le Duc crut entendre à nouveau un choeur invisible de voix bruissantes.

« Je te l’avais promis avant que tu ne quittes ma compagnie de façon si peu courtoise ! Tu vas pouvoir aujourd’hui me montrer comment un Duc meurt ! As-tu écrit un dernier courrier à ton épouse ? Le Castel-Nid sera vide et froid. Mon archiviste m’a dit que tu avais une fille, une jeune enfant sémillante, âgée de six printemps. J’ai promis ton Castel et tout ce qu’il contient à l’un de mes fidèles capitaines Janissaires. Il réchauffera ton lit et ta femme ! Entends-tu, Duc ? »

La voix du Roi Sorcier résonnait comme le tonnerre dans la plaine immense. Elle grondait et cascadait entre les parois du canyon, chaque mot demeurant parfaitement compréhensible. Le Roi Noir tendit théâtralement son doigt vers le Duc qui blêmit, aussi roide qu’une statue.

« As-tu rempli tes derniers devoirs? Es-tu en règle avec ton Dieu? Avant le crépuscule, ce sable rougira du sang des Faucons. Je n’accorderai aucune grâce à ceux qui auront tiré le glaive contre moi aujourd’hui ! Je jetterai les prisonniers du haut des falaises pour vérifier s’ils peuvent voler comme toi! Tu as gagné deux jours. Ce n’est pas suffisant. Le Polémarque n’aura pas le délai qu’il espérait. Il ne pourra m’arrêter. Quand il sera tombé ou traîné enchaîné à mes pieds, le Royaume de l’Ouest connaîtra son destin !»

Le Roi Sorcier marqua une courte pause, saluée par une bronca indescriptible. Mais les Fauconniers ne se laissèrent pas si facilement impressionner par cet artifice oratoire. Une épée heurta bruyamment un bouclier. Elle recommença. Et puis encore. Une autre se joignit à elle et bientôt toutes deux frappèrent en cadence le métal des écus. Rapidement, beaucoup d’autres imitèrent son exemple, donnant naissance à un formidable martèlement lent et martial qui couvrit les vociférations des troupes taurines. Un martèlement de défi et d’honneur. Les Fauconniers ne reculeraient pas. Les Fauconniers ne failliraient pas. Le Duc ne fit rien pour mettre un terme à cette manifestation d’orgueil qui renforçait la cohésion de ses troupes. C’étaient tous de valeureux guerriers et ils n’hésiteraient pas à sacrifier leur vie pour défendre un Royaume qui ne leur était rien. Le vacarme métallique enfla jusqu’à atteindre un niveau presque insupportable et stoppa net. Seuls les échos rageurs persistèrent un peu et s’éteignirent progressivement. Le silence se reforma sur le champ de bataille.

Alors, le Roi Noir se leva lentement de son trône, apparemment impassible même si un observateur avisé aurait remarqué la blancheur excessive de ses phalanges qui avaient martyrisé les accoudoirs pour contenir sa fureur. Aux yeux de tous ceux qui le regardaient, sa taille parut grandir exagérément comme un nuage noir se développe sur le front de l’orage. Il reprit la parole, instillant un venin puissant dans ses paroles mielleuses :

« J’ai vu dans les limbes du temps des fous tels que vous, bouffis d’orgueil et bercés d’espoirs mensongers. Oui, j’ai vu, entre le flot et le rocher, là où s’élevaient des piliers de feu, une troupe de guerriers aux casques rutilants qui se prirent pour des héros ! Oui, ces fous ont cru assez forts pour s’opposer à une armée d’Immortels. Ils sont morts jusqu’au dernier et leurs traces ont été emportées par les sables du temps. Qui se souvient d’eux à présent? Ils furent décimés impitoyablement quand leur roi insensé refusa de courber l’échine devant le Monarque du Levant ! Ils étaient pourtant considérés comme de parfaites machines de guerre, éduqués dans l’art militaire depuis leur plus jeune âge. Leur Roi descendait, prétendait-il, d’un Dieu Lion. Son crâne desséché a été planté au bout d’une pique à l’endroit même où il a été décapité. »

Au fur et à mesure du récit, le Roi Noir jouait avec sa voix, utilisant de subtiles harmoniques qui s’infiltraient dans les esprits des Fauconniers et obéraient leur jugement. Le Roi Noir pouvait discerner les progrès de son oeuvre sur les visages alignés devant lui. Il y voyait avec satisfaction les ailes d’une peur naissante qui obscurcissait les regards et faisait vaciller leur détermination. Un flottement se dessina dans les rangs qui parurent soudain moins altiers, moins minéraux. Le Roi Sorcier voulut parachever son intention maligne. Il mit sans sa voix tous les artifices, que l’étude des noirs grimoires lui avait enseignés en matière de science oratoire, pour porter l’estocade finale.

« Alors, dit-il d’un ton péremptoire qui brisait dans l’oeuf toute velléité de résistance. Alors, aujourd’hui, aucun Dieu né d’Homme n'accourra à votre aide. Aucun Esprit Tutélaire ne viendra à votre rescousse! J’ai étendu un voile magique au-dessus de ces lieux, un voile qui a déplacé d’un battement de coeur cette vallée et tous ceux qu’elle contient. Nous sommes hors du temps, invisibles et inaccessibles à toute intervention, fut-elle divine. Je suis le Boucher et vous êtes les brebis promises à l’abattoir. Vos mains sont débiles et dans vos gourdes, une eau turbide n’étanchera pas votre soif. Déposez les armes et écartez-vous de mon chemin. Le futur n’est pas écrit en ce qui vous concerne. Vos noms ne sont pas encore couchés sur le Grand Livre des Morts. Mais cela ne tardera plus. Pensez à vos femmes ! Pensez à vos enfants ! Pensez à vos parents ! Ils vous attendent et ils pleurent votre absence. Pensez à... »

A cet instant, un mouvement se devina derrière les lignes de Fauconniers, accompagné d’une sourde rumeur. Le Roi Noir dirigea ses regards dans sa direction. Malgré l’acuité de sa vision, qui portait bien au-delà de ce qu’un oeil humain pouvait voir, il ne put deviner l’origine de cette effervescence. Pourtant, cela approchait. Le Roi Noir éprouva, l’espace d’un instant, un trouble inexplicable, comme une goutte d’eau glacée tombant dans l’étuve de son esprit. Il concentra ses pouvoirs mais ne parvint pas à percer un rideau insondable qui soustrayait à sa vue l’objet de sa curiosité. Là-bas, une silhouette confuse miroitait comme un mirage dans le désert surchauffé. Elle traversait les rangs des Fauconniers qui s’écartaient presque religieusement sur son passage. Des exclamations étonnées fusaient quelquefois. Le Roi Noir décela enfin une présence, une présence qui n’appartenait pas entièrement à ce monde. Il fut contrarié.

Quand le guerrier s’avança en pleine lumière, le Roi Sorcier ne montra aucune surprise. Le Phante faisait partie de ses ennemis intimes depuis de nombreuses années. Vak n’avait pas changé depuis qu’ils avaient lutté sur le Pont des Ames au-dessus des chutes du Destin. Vak le Phante. Un de ceux qui faisaient bégayer les lois inexorables qui sévissaient sur les terres désolées. Vak avait surmonté tous les obstacles. Il avait traversé les flammes ardentes qui erraient dans les gorges hantées. Il avait lutté contre les tornades de vents de verre, aux rafales coupantes comme des rasoirs. Il avait résisté aux parfums empoisonnés des fleurs sirènes. Il avait affronté victorieusement les Anges des Confins qui commandaient les péages établis entre les mondes de la surface.

Vak ne pouvait pas vraiment être qualifié de géant. Mais sa taille et sa carrure étaient bien plus imposantes que le plus grand des hommes attendant sur la plaine pour se battre. Il les dominait de la tête et des épaules. Son port était celui d’un seigneur, altier et déterminé. Autour de ses avant-bras, le Roi Sorcier reconnut immédiatement les tatouages claniques des Phantes. Deux sombres Wyverns délicatement dessinés s’enroulaient autour des poignets de Vak. Leurs queues tarabiscotées, que le talent de l’artiste rendait quasiment vivantes quand les muscles roulaient sous la peau, remontaient le long des bras et de chaque côté du cou jusqu’aux tempes où, en escarboucles fines et ciselées, elles entouraient les yeux. Ah ! Les yeux de Vak! Comme à chaque fois, le Roi Sorcier sursauta mentalement. C’était un réflexe irrépressible. Les yeux fermés de Vak le mettaient mal à l’aise. Ils lui interdisaient de plonger droit dans son âme où il aurait pu déployer ses artifices. Mais Vak était aveugle, comme tous les Phantes. Ses paupières avaient été cousues le jour de sa naissance à l’aide d’une colle organique qui avait les mêmes propriétés que l’épiderme. Tête nue, le Phante était armé d’une formidable épée et d’un puissant bouclier qui arborait le Grand Oeil.

Un frisson courut le long de la moelle épinière du Roi Sorcier. Cette engeance était un odieux blasphème jeté à la face de tous les Dieux, même ceux que vénéraient les serviteurs ténébreux. Elle servait des êtres incroyablement anciens qui avaient jadis régné sur ce monde mais qui, à présent, étaient exilés dans ses confins. Des êtres qui se moquaient éperdument des hommes et de leurs rois, des magiciens et de leurs démons, des puissances ténébreuses comme des puissances tutélaires.

Son regard glissa ensuite vers la marque que Vak arborait entre les sourcils. Sa forme rappelait un oeil stylisé, exagérément étiré. Des pigments d’or et d’argent mêlés soulignaient le galbe des lignes qui encadraient en leur centre, un disque parfait de la taille de l’ongle du pouce. Il était divisé en deux parties égales. Celle de droite était entièrement noire à l’exception d’un point à la blancheur intense. Celle de gauche était entièrement blanche à l’exception d’un point d’un noir profond. C’était la marque des Phantes qui, ayant décidé de rompre leur serment, avaient quitté leur sol natal en franchissant la frontière, parsemée de pièges infernaux, séparant les confins des terres habitées.

Les maîtres des Phantes étaient les E’Einvaes, ce qui pouvait approximativement se traduire par « ceux qui flottent et ne connaissent ni avant ni après». C’étaient de purs esprits nés au coeur de la tourmente originelle de gaz et de matière qui enfanta ce monde à partir du néant. Ils oeuvrèrent durant des centaines de millénaires pour façonner ce monde. C’étaient des entités élémentaires. Des bâtisseurs convoqués par les Artisans des Cieux. Suivant le maître-plan dont ils n’étaient que les diligents ingénieurs, ils élevèrent les montagnes, creusèrent les mers et les océans et ensemencèrent la terre. Une fois leur labeur achevé, ils auraient dû disparaître, consentir à regagner le coeur minéral et flamboyant qui les avaient vus naître. Mais pour des raisons que le Temps a effacées des mémoires, il en fut autrement. Les E’Einvaes ne voulurent pas renoncer à ce monde qu’ils avaient appris à aimer comme un père son enfant. Ils se rebellèrent.

Ils livrèrent alors une guerre longue et farouche contre leurs suzerains, les grands architectes du Cosmos. Une guerre sauvage et désespérée. A la fin, ils furent vaincus et ils furent jugés. Les Artisans célestes les condamnèrent à demeurer éternellement dans une petite partie du monde qu’ils retranchèrent du reste. Les Confins. Un domaine désertique et inhospitalier où rien ne poussait ni ne vivait. Une terre aride et rocailleuse qu’ils furent incapables de domestiquer. Tel fut leur châtiment. Mais les E’Einvaes étaient ingénieux et persévérants. Ils observèrent les hommes qui émergeaient des boues et des grottes. Voyant ces créatures malhabiles et impuissantes, l’envie et l’orgueil obnubilèrent leur volonté. Ils imaginèrent un stratagème abominable pour satisfaire leurs folles aspirations et leur soif inextinguible. Ils voulaient dominer et s’adapter pour recouvrer leur liberté.

Malgré le danger d’oblitération que représentait pour eux un séjour hors des Confins, ils parvinrent à séduire quelques femelles humaines, plus perméables à leurs suggestions que les mâles, bien trop prisonniers de leurs instincts animaux pour être facilement assujettis à leur volonté éthérée. Mais les pauvres femelles, ne supportant pas l’extraordinaire désolation des Confins et la vue effroyablement étrangère des E’Einvaes, ne survécurent pas longtemps dans ces conditions extrêmes. Toutes moururent? Non. Une survécut. Une infirme. Une aveugle de naissance. La cécité congénitale se révéla un formidable instrument de domination qui permit aux E’Einvaes d’imposer à leurs infortunées esclaves une emprise mentale infiniment étroite, infiniment intime. Ils apposèrent leur sceau spectral sur ces âmes apeurées. Mais contre toute attente, une sorte d’anthropomorphisme gagna au fil du temps ces purs esprits qui mimèrent peu à peu les comportements humains.

Par de répugnantes métamorphoses, ils parvinrent à un simulacre de copulation. Ces odieuses étreintes consacrèrent des fruits stupéfiants. Outragée, Dame Nature se vengea amèrement. Les parturientes donnèrent naissance à une progéniture exclusivement masculine. Tous ces garçons étaient aveugles. Ainsi fut créée la race des Phantes, les fils humains des E’Einvaes. La chair issue de la non-chair. Les Phantes n’héritèrent cependant pas de tous les pouvoirs de leurs pères mais reçurent en partage de nombreux dons que le commun des mortels et nombre de créatures de l’Inter-Monde considéraient comme extraordinaires. Ces prodigieuses aptitudes furent dévoilées lorsque les premiers Phantes transgressèrent la frontière et entrèrent dans le vaste monde des Hommes.

Et les hommes furent émerveillés. Les Phantes, aveugles de naissance, pouvaient voir sans aucune difficulté, de nuit comme de jour. Et leur vision avait une profondeur et une acuité aucunement freinées par les fragiles apparences. Les Phantes ne projetaient aucune ombre sur le sol, quelle que soit l’intensité de la lumière dirigée sur eux. Ils se montrèrent des guerriers aux immenses capacités qui en firent des légendes dont les exploits résonneront longtemps dans les chroniques humaines. S’ils n’étaient pas totalement invulnérables à la magie, seule une congrégation de sorciers était en mesure d’invoquer un sort capable de les terrasser.

Mais jusqu’alors, le Monde n’avait pas connu de magicien aussi puissant que le Roi-Sorcier.

Vak était un Phante, fils d’un illustre seigneur E’Einvaes, l’un des plus anciens et des plus puissants. Sa voix était respectée au Grand Conseil. Vak s’était enfui en le maudissant. Les gardes envoyés à ses trousses furent retrouvés gisant dans leur sang. Ils avaient été balayés par la fureur dévastatrice de Vak. Son père aurait pu déchaîner contre lui la colère des E’Einvaes mais il ne put s’y résoudre. Il le laissa partir. Il savait que son fils lui reviendrait. Un jour. Et le seigneur E’Einvaes avait l’éternité devant lui. Il attendait sans impatience car rien n’est plus long que l’éternité et le Temps était pour les E’Einvaes un délice dont ils n’étaient jamais rassasiés.

« Toi ! » murmura le Roi Sorcier. « Toi ! » rugit-il et sa terrible voix emplit tout l’espace. Une explosion sonore dont l’onde déchira l’air. Tous, Fauconniers et Seigneurs Taurins, esquissèrent à l’unisson une grimace, le son agressant douloureusement leurs tympans.

Tous sauf Vak.

« Croyais-tu m’avoir dompté, Gareen ? » Vak avait affublé son ennemi d’un nom qui en langage E’Einvaes désignait la boue qui croupissait au fond des latrines. Si les Fauconniers ne comprirent pas l’injure proférée par le Phante, ils remarquèrent toutefois la pâleur qui envahit le visage du Roi Sorcier. Vak poursuivit :

« Tu as perpétré un odieux crime, profitant de mon absence ! Je t’ai cherché durant de nombreuses lunes, suivant la trace de tes forfaits. Mais chaque fois, j’arrivais trop tard. Tu laisses derrière toi malheur et destruction, horreur et affliction. Tu t’échappais mais tu ne pouvais continuer ainsi indéfiniment. Aujourd’hui, je vais t’affronter. Tu devras me rendre ce que tu m’as dérobé par malice ! »

« Crois-tu qu’elle est ici ? » Le Roi-Sorcier avait repris contenance. Une arrogance méprisante se peignait sur son visage. « Tu croyais réellement que je prendrais un tel risque? Elle est à moi. Elle est hors de ton atteinte. Et tous tes pouvoirs n’y pourront rien. Elle est à moi à présent. Elle ne m’aime pas encore mais elle m’aimera quand je serai, bientôt, le Roi de ce Monde, celui qui unifiera les deux Royaumes. Contemple la multitude de mes guerriers! Ils viennent du plus profond des forêts et dans leurs veines circule la sève des Premiers Arbres. Ceux que tes Pères ont semés de leurs mains. Tu me défies? Qu’il en soit ainsi. Cette journée scellera mon triomphe. Ta tête ornera ma tente ce soir, Phante ! »

« Où est-elle ? » Vak fit un autre pas en avant.

« Que t’importe ? Mais je vais te le confier pour que tu mesures à quel point tu es insignifiant à mes yeux. Elle vit dans la salle au sommet de la plus haute tour de mon Palais! Mes serviteurs zélés veillent sur elle. Et leur vigilance est sans faille ! »

Le Roi Sorcier fit un geste et une brume enveloppa le char qui le masqua à la vue de tous. Quand les volutes se dissipèrent, il n’était plus là. Le Phante poussa un hurlement en brandissant sa longue épée que même le plus vaillant des chevaliers aurait soulevée difficilement à deux mains. Il se retourna vers les Fauconniers, ses yeux hermétiquement clos :

« Il ne sera pas dit que Vak a lâchement abandonné ceux qui s’étaient dressés contre un oppresseur dix fois plus nombreux qu’eux. Ecoutez-moi. Le jour est encore jeune et tout espoir n’est pas perdu. Ensemble nous tiendrons. Ensemble nous nous battrons. Retenez ceci. Tant qu’il y aura un homme qui se lèvera pour refuser le joug que lui tend ce démon, je serai à ses côtés. Il pourra compter sur son frère à sa droite et sur son frère à sa gauche. S’il venait à tomber, son frère qui était derrière lui prendra sa place. Et tous, nous tiendrons. Beaucoup vont mourir mais grâce à leur bravoure, bien plus continuerons à être libres ! «

Ces mots galvanisèrent les rangs des Fauconniers. Leurs têtes se redressèrent et leurs lames cessèrent de trembler imperceptiblement. Le Duc salua le Phante et le rejoignit au centre de la ligne, entouré des armures brillantes de sa garde prétorienne au grand complet. Le Phante coiffa son heaume qu’il portait en bandoulière. Il ressemblait à un être mythique, un de ces Héros surhumains qui peuplent les légendes racontées par les bardes lors des veillées au solstice d’Hiver. Devant eux, les tambours des armées taurines commencèrent à battre, appelant à l’assaut. C’était une trépidation tellurique qui fouaillait les tripes et les âmes.

La dernière bataille de Fort Verrou allait débuter.

M

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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2012-06-10 18:53:06 

 H inspiré!Détails
La faconde acérée et gouailleuse de Pratchett hante joyeusement ces lignes. L’histoire de ce DDT, euh non DTT qui va éviter la guerre en en supprimant les instigateurs est bien dans la lignée des chroniques de l’Anneau-Monde, très visuelle et très humaniste. Et la description de cette France écartelée par quelque nouveau traité de Verdun est assez jubilatoire.

D’ailleurs, ton récit est truffé de détails surréalistes qui rajoutent au côté anneau-mondien : les falcons, l’Armoire, version roquen-roll du Coffre ineffable d’un certain Bagage d’un touriste très flower power, sans oublier l’hippogriffe et l’argument central qu’est ce champ de trèfles qui portera chance ou malchance, c’est selon! Mention spécial hors catégorie pour les lanceurs de choux bretons !

La verdeur très fleurie des chansons paillardes qui émaillent également le récit est très rafraichissante. Mon ami Google m’a remis en mémoire les couplets très rentre-dedans des trois orfèvres ou des filles de la Rochelle.Leurs couplets trottent encore dans ma tête.

J’ai dénombré 9 mots sur les 10 de la consigne. Sauf erreur, je n’ai pas rencontré (ni la fonction recherche de mon traitement de texte utilisée ensuite) le mot « turbide ». J’ai bien croisé le mot « turpide » qui signifie « honteux » (dans DTT). D’ailleurs, je pense que de mon côté aussi, à bien y repenser...

Au rayon des tournures ou expressions sympa :
- Association sotte et grenue
- Le merle : au départ, j’ai pensé non à l’oiseau messager mais à une curieuse redéfinition d’un « mel » (eu égard à l’intemporalité de l’histoire qui joue aussi sur le relâchement des règles grammaticales et syntaxiques ! J’ai eu l’idée sotte et grenue qu’il pouvait exister un langage merle !)

Au rayon des bricoles :
- obscur soldat femelle insolente et décoiffée : j’aurais, pour ma part, tout accordé au masculin singulier, force revenant au masculin, non mais ! D’ailleurs, « obscur » respecte cela!

Bon, sur ce, je vais rejoindre mes potes les orfèvres !

M

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2012-06-12 20:27:07 

 Commentaire Maedhros, exercice n°107 - IIDétails
Ne me dis pas que tu ne joues pas aux échecs, je ne te croirais pas. Cette partie-là est très finement jouée. Le lecteur était au comble de l’anxiété à la fin de l’épisode précédent. Il se préparait à une apocalypse, peut-être douloureuse, mais dont la fin au moins l’aurait délivré de ses tensions. Et voilà que tu le gardes dans une attente crispée par un texte statique où tout se prépare mais où rien ne survient. A tout moment on se dit « ça va venir, ça va venir... », jusqu’à ce que tu nous assènes un « la dernière bataille ... allait commencer », qui nous laisse pantelants et frustrés.
Ecrire, c’est donner du plaisir à l’autre. Et quoi de plus efficace pour augmenter le plaisir à venir que des préliminaires tendus, prolongés, exigeants et tendres à la fois ? Ah oui, reposer le lecteur après une scène d’action... Qui peut se reposer devant la description des terribles forces en présence, dont on ne peut s’empêcher d’imaginer que le choc sera fracassant... Le désir poussé à l’extrême frôle la souffrance, mais il ne fait que la frôler, toute la finesse est là...
Jolie, la comparaison de l’armée des Fauconniers avec un corps. Jolis, les oriflammes dont les motifs varient au gré du vent. Jolies, les « larmes d’or rouge pleurées par le néant ». Joli, le martèlement de protestation qui s’élève des rangs Fauconniers – et tellement humain, et tellement plausible !
L’apparition du Phante est totalement inattendue – même si on l’a entraperçu auparavant, on ne s’attendait pas à le revoir là. Deus ex machina, diront certains. Mais le lien se fait avec les épisodes précédents, et de toute façon, le suspense est si fort qu’on n’oppose plus de résistance. De plus, la trouvaille de ce demi-dieu aveugle est tellement déconcertante et romantique qu’elle nous embarque sans peine. A la première lecture, je me suis demandée si toute l’histoire de l’origine des Phantes avait bien sa place dans ce que je croyais être une scène d’action. Mais à la relecture, il m’est apparu que ce n’était qu’un artifice de plus, puisque justement, de l’action, il n’y en aurait pas ! Le duel n’est que verbal, il n’est fait que de menaces, d’intimidations et d’affrontement mental. Et le lecteur est un peu rassuré de trouver un personnage qui puisse résister à la magie du Roi-Sorcier, grâce à sa particularité physique ( on ne peut pas parler de handicap, puisque l’aveugle... voit !)
On se croirait devant la reconstitution d’une bataille d’Empire, avec les petits soldats de plomb alignés de part et d’autre, chacun reproduit dans les moindres détails par le pinceau amoureux d’un collectionneur passionné – sauf qu’ici, tout est nouveau, et l’Histoire n’est pas écrite !


Bricoles :
-tu me diras que je pinaille, et c’est vrai. Mais au début, les premiers rangs tiennent des boucliers dont je suppose qu’ils sont verticaux, puisqu’ils forment une muraille. Qui renvoie la lumière verticale tombant du ciel. M’est avis que la lumière ferait bien de ne pas être trop verticale.
- ... solides montagnards. Dans leurs montagnes...
- De par et d’autre de la muraille éventrée
- Si noble et si valeureuse qu’était l’armée des Fauconniers : il devrait y avoir un subjonctif ( fût)
- ne possédant aucune protection suffisante : la double négation n’est pas justifiée, et alourdit
- pluie... qui s’abattrait sur eux... qui se dresseraient devant eux : répétition
- Ils prélevaient sur les morts... en prélevant sur leurs dépouilles...
- ... à leurs côtés : à leur côté ( ou alors c’est de part et d’autre)
- cuirasses de buffles lustrées : de buffle
- massifs chevaux de traits : de trait
- autour de Roi-Sorcier : du
- ... Royaume qui ne leur était rien : ou j’ai raté un épisode, ou j’ai oublié une explication antérieure. Ce sont des mercenaires ?
- oui, ces fous ont cru assez forts pour s’opposer : sans doute « se sont crus »
- il mit sans sa voix : dans
- que l’étude des noirs grimoires lui avait enseignés : enseignée
- aucun Dieu né d’Homme n’accourra à votre aide : je suppose que tu parles des Phantes. Mais quand le Roi-Sorcier dit ça, le Phante n’est pas encore arrivé, et on rame un peu...
- fut-elle divine : fût
- sa taille et sa carrure étaient bien plus imposantes que le plus grand des hommes : que celles du
- beaucoup vont mourir mais... bien plus continuerons : continueront


Pour la consigne, je te rassure, le compte est bon.
Je suis sûre que Jack Vance apprécierait ta galerie de personnages, colorés, bigarrés, et aussi divers qu’originaux. Je suis ravie de constater que tu t’es enfin abandonné à ton inclination romanesque, même si tu es capable aussi d’écrire de véritables nouvelles, courtes et puissantes. Mais cette fois, tu joues les prolongations, et je serai bien la dernière à m’en plaindre !
Narwa Roquen,qui attend impatiemment la suite

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2012-06-12 20:48:14 

 Per un punto, Martin perse la cappa...Détails
Damned! Je l'ai laissé passer! Turbide, bien sûr, pas turpide! Je corrige!
L'idée sotte et grenue est une expression que je pratique depuis...pfiouou... plusieurs siècles, je croyais que tout le monde connaissait... Mais en toute loyauté, je ne peux en revendiquer la pa... non, la maternité.
Le merle, c'est bien la version locale du mel.
Quant à mon obscur soldat femelle insolente et décoiffée... Faire primer le masculin, va savoir pourquoi, ne me disait rien... Mais le mot femelle, par chance, peut être adjectif ou nom. Et s'il est nom... Alors le soldat reste obscur, et rien ne s'oppose à ce que la femelle soit insolente et décoiffée...
C'est l'histoire d'un vieux chat femelle qui même quand il sautait de l'Armoire, retombait toujours sur ses pattes...
Narwa Roquen, et quoi qu'en dise l'Armoire, non, je n'ai pas grossi!

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