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 WA-Exercice 82 - Déjanté. Voir la page du message Afficher le message parent
De : Onirian  Ecrire à Onirian
Page web : http://oneira.net
Date : Mercredi 1 decembre 2010 à 12:46:31
Ce texte n'aura pas été écrit sans mal. Alors que je pensais le thème facile, je me suis retrouvé coincé devant sans trouver de porte. Finalement, tout est parti d'une phrase que j'ai écrit dans un contexte complètement différent.

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Quelques mots enrobés de miel.


Quelques mots enrobés de miel. Quoi de plus satisfaisant ? Quoi de plus doux, de plus délicat ? Ah bien sûr, il y a les éternels râleurs, ceux qui préfèreraient avoir des phrases au goût bacon, des syllabes aux saveurs acres de soir douloureux, des borborygmes décadents arrosés de vin scatologique, ou mille et un autres mélanges salés, fruités, amers, piquants, aigres...
Mais moi, mon art, c’est le miel.
Ce n’est pas si facile d’enrober un mot de miel. J’ai un confrère (mais néanmoins ami) dont le métier est de mettre de l’or autour des voix. C’est plus intuitif, tout de suite vous imaginez, vous visualisez, vous envisagez des méthodes, et vous entendez le résultat. C’est ainsi.
Non, moi j’enrobe les mots avec du miel, celui qui convient à chacun. Le miel épineux d’une rose pour les jeunes filles en quête d’aventures, le miel façon sirop d’érable pour le vieil homme qui apprécie ses lignes dans un confort douillet, le miel de pensée pour les philosophes en herbe, le miel toutes fleurs, pour les textes légers.
Il y a autant de miels que de lecteurs, autant de miels que de textes, toute l’astuce est de trouver l’équilibre : le texte, la saveur, l’homme.
Alors oui, si vous secouez un arbre, comme l’on dit vulgairement, vous pourrez en trouver des mots sucrés, jetés là sans égards, vaguement saupoudré d’un sucre malséant, d’une poudre de saccharose bon marché, d’exhausteurs de goût industriel. Je ne suis pas de ceux là !
Je chéris chacun des mots que l’on me confie, je les observe, je les tourne, je les retourne, je les écoute, les ausculte, les dissèque, pendant des heures, des jours s’il le faut. Et j’étudie aussi le destinataire, qui recevra ce cadeau ? Pour qui ces mots travaillés ? Amour ? Peine ? Tracas ? Plaisir ? Ennuis ? Vengeance ? Malheur ?
Je ne juge jamais. Les mots sont beaux en eux-mêmes, ils ont de l’impact, de la force. Une vengeance sucrée ? Savez-vous seulement l’imaginer ? Une phrase bien sentie, trempée dans cinq sucres différents, avec une goute de miel d’acacia, juste pour sentir l’arrière goût subtil, le piquant de ses branches ?
Et l’art de trouver la combinaison parfaite, le mot juste, la locution exacte, celle qui arrache une larme. Un seul mot pour un torrent ? Oui, je l’ai fait. Miel de jacinthe, une pointe de Java (le chocolat bien sûr) et un soupçon de curry, très faible, à peine perceptible, le tout pour un mot délicat, nostalgique.
J’aime à penser que mon métier est de fournir l’écrin le plus digne possible pour un diamant brut. Je suis un joaillier, un tailleur de pierres précieuses. A cela près qu’un mot ne se taille pas. Il est un et entier, il est parfait en lui, un aboutissement unique.
Ma commande la plus difficile tiens en un seul mot : gésir.
Sentez-vous la force, la puissance de ce mot ? Est-ce que vous parvenez à en saisir toutes les vibrations ? La frustration toute entière contenue dans ce mot ? La colère et la faiblesse qu’il fait tenir en seulement cinq lettres ?
Ce mot est destiné à une femme splendide, comme les femmes d’autrefois, hautaines, fortes, de celles qui ne sont pas jolies ; elles sont belles. Et j’offre ce mot de la part d’un homme qui se sent trop fade, qui se cache derrière quelques qualités méconnues, qui tremble lorsqu’il est seul mais qu’il pense à elle...
Gésir... Une faiblesse, corps gisant à terre, mort, tué, assassiné par la froide beauté, par le regard fier, par le port haut, par le talon qui claque, la démarche reine, le buste parfait. Gésir... La soumission, allongée sur le lit, l’envie sauvage, le viol peut-être ? La force animale, les plaisirs rouge sang, le désir brut.
Gésir encore, ce mot trop laid, qui ne ressemble à aucun autre, ce mot incomplet qui n’a qu’un passé partiel et aucun avenir. Gésir, qui ressemble à son commanditaire, un mot qui s’ignore, qui se méprise. L’on git, l’on ne gésit point.
Ce mot, cette situation, ces personnes, tout un univers, contenu dans seulement cinq petites lettres, quels miels pourrais-je trouver ? Quelles saveurs ajouter à cette perfection ? J’ai travaillé pendant des jours pour trouver les parfums adéquats. Que dis-je des jours... des mois, des années, laissant chaque idée murir, y revenant, l’abandonnant, cherchant les voies, traçant des chemins, allant où aucun autre enrobeur de mots n’était allé !
Tout s’est débloqué lorsque j’ai saisi le point névralgique, là où tout s’articule. Un autre mot, pourtant essentiel dans ma profession, harmonie. Je ne devais pas ajouter, rehausser, non, ce mot était si fort, si puissant... J’ai utilisé pas moins de dix-sept miels distincts pour l’adoucir sans l’affadir.
Une pincée du sucre brut, à peine raffiné, pour le contraste, une larme, pour le sel. Il n’était pas envisageable non plus de passer à côté de l’amertume, mais trop la souligner aurait été une erreur impardonnable. Si l’on enrobe les mots de miels, n’est-ce pas justement pour ne pas trop souffrir de la douleur qu’ils portent trop souvent en eux ? Alors j’ai simplement réalisé une préparation à base de bière et de pamplemousse. Etrange mélange me direz-vous, c’est vrai, et jamais, au grand jamais, je ne plongerai un de mes mots si délicats dans une telle mixture. Mais chauffez la solution, à peine, et laissez votre mot quelques instant un peu au dessus... Là. Là, vous aurez un chef d’oeuvre et bien malin celui qui saura retrouver l’origine de ce sentiment qui lui étreint le coeur.
Je l’ai travaillé longtemps, ce mot, car il était encore plus que ce que je vous ai révélé. Oui, longtemps, des années... Car voyez-vous, l’homme trop fade, c’est moi, et la femme, c’est elle.
Mon mot est prêt, enfin, et je vais lui offrir, maintenant.

Gésir.


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Onirian, mots miellés et pas mielleux.


  
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Réponses à ce message :
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