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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Mercredi 23 juin 2010 à 20:29:46
TERRE D’AMOUR



Le chemin épouse gaiement les formes arrondies de la colline, telle une couture artistique sur sa robe tendrement printanière qui frissonne de plaisir sous les caresses amoureuses d’un vent primesautier. De part et d’autre, les pivoines, timides et rougissantes, tentent vainement d’échapper aux embrassements trop insistants d’entreprenants chardons aux allures délurées. Spectateur amusé, accroché au firmament comme le funambule burlesque aux cintres du chapiteau, le soleil s’esclaffe en longs rayons dégoulinants. Ses hoquets de chaleur font reculer les ombres qui, en s’amenuisant, s’enfoncent sous la terre où elles vont espérer patiemment l’heure de la reconquête.

A perte de vue, les coteaux verdoyants moutonnent comme autant de vagues immobiles parties à l’assaut des quatre horizons. Les damiers sagement alignés des champs cultivés alternent l’or mat des blés mûrs et le vert épais du maïs, le pourpre des fleurs cardinales et l’ocre gras des terres retournées. Au loin, les tours jadis altières d’un château se mirent inlassablement dans le miroir verdâtre qui s’est finalement reformé dans les douves centenaires. Nul ne fera le voyage de l’autre côté du miroir. Quelques étendards déchirés, au sommet des longues hampes, applaudissent à tout rompre dans le vent débonnaire. Ils ne se posent aucune question. Ils ont oublié. Comme le bâillement incontrôlé d’un géant de pierre assoupi, le pont-levis est abaissé sur son tablier et la herse est à moitié remontée sous la voûte cintrée de la porte fortifiée, mâchoire de fer vainement menaçante. Plus près, le champ bellique déserté s’est transformé en théâtre de guerre éphémère et miniature où des cohortes de rongeurs se disputent les graines dorées et les miettes de pain éparpillées sur le sol de terre battue. Les créneaux désormais silencieux découpent le ciel en marches irrégulières jusqu'à l’échauguette noircie suspendue à la tour d’angle orpheline.

En cette merveilleuse fin de matinée de cet été encore juvénile, grosse de promesses qui ne demandent qu’à éclore, j’entends le chuchotement joyeux de la rivière, à quelques pas, invisible. Son clair pépiement est une mélodie flutée et gracile qui inonde mon coeur d’une douce fraîcheur. Je peux distinguer la tonalité particulière, à la fois ronde et grave, du remous qui tourbillonne autour de la grosse pierre moussue plantée au milieu du gué. Je perçois les gazouillis vifs et pétillants de l’onde qui se précipite au bas de la jolie cascade nichée au creux du cirque pierreux. Ce sont toujours les mêmes notes, répétées et encore répétées, et pourtant ce n’est jamais le même thème. Il existe une correspondance subtile entre la musique de l’eau vive et la musique du vent dans les arbres. Cela donne naissance à une trame simple et mélodique sur laquelle tous les autres sons de la Nature brodent de délicates variations aux motifs aériens ou rampants dont les tessitures évoquent mille couleurs chatoyantes.

Je surprends le babil des geais bavards, ces minuscules et infatigables sentinelles sylvestres qui montent une garde vigilante sur les plus hautes branches des chênes. Leurs conversations s’interrompent brusquement lorsque résonnent les craquement secs et inattendus du bois qui travaille, comme si la forêt elle-même secouait de temps en temps sa grande carcasse pour s’assurer que tous ses os étaient bien présents. Je devine le froissement des fougères qui s’écartent au passage d’un daim moucheté. Et l’ensemble de ces bruits forme une véritable symphonie qu’il faut savoir écouter avec patience et humilité. Alors, quand l’esprit et le coeur se mettent au diapason de cette musique, l’univers entier prend une toute autre dimension. Il cesse d’être extérieur et distant, étranger et incompris. Il semble au contraire trouver sa source, jaillir du plus profond de l’âme pour se confondre et ne faire qu’un avec elle, état de grâce tenant du miracle. Alors, tout ce qu’il contient, de la plus infime poussière à la plus imposante montagne, devient intimement perceptible au-delà de tout entendement. C’est une magie rare et précieuse qui se met à l’oeuvre, transformant le banal en merveilleux dans une extraordinaire communion abolissant l’espace et le temps

Les grandes herbes qui hachaient le ciel juste au-dessus de moi, se sont estompées et je perçois avec une acuité prodigieuse, presque douloureuse, le moindre détail, le plus insignifiant soit-il, de ce coin de paradis. Chacun d’eux resplendit d’une finesse et d’une précision surnaturelles, quelle que soit la distance qui m’en sépare ou les obstacles qui le cachent à ma vue. J’ai parcouru ce comté durant d’innombrables saisons et par tous les temps. J’en connais chaque recoin. Ses vaux et ses combes où j’ai chassé la palombe et le sanglier. Ses rivières indolentes où je me suis baigné. Ses profondes forêts et ses lumineuses clairières. Ses prés cultivés et ses étangs poissonneux.

Mon corps est devenu le prolongement évident et indiscutable de ce qui m’entoure, l’extension charnelle et animée de cette terre nourricière. Je suis ce nuage qui vogue dans l’azur infini et ce lièvre qui bondit, apeuré, au-dessus de l’ornière du chemin. Cet arbre dressé au centre du champ de blé, fier et solitaire, comme un berger debout au milieu de son troupeau docile. Et cet oiseau de proie qui jette son cri strident en suivant la touffe de poil blanc qui cherche son salut en bondissant encore et encore. Cette libellule qui zigzague au-dessus de la surface étale de l’étang et cette carpe paresseuse qui glisse entre deux eaux. Oui. Je contemple sans effort des paysages bien plus vastes et bien plus riches où explose une profusion de couleurs parfaitement distinctes les unes des autres. C’est un kaléidoscope fabuleux qui s’offre à mes yeux que plus rien n’étonne. Je sens bien que ma mémoire vole à mon secours et puise dans mes souvenirs pour compléter quelques fois le puzzle en apportant la pièce manquante. En cet instant privilégié, mes perceptions s’étendent loin au-delà des étroites limites de mes pauvres sens. Il n’y a aucune différence, aucune démarcation entre ce que voient mes yeux et ce qu’appréhende mon esprit. Après le tumulte et les cris, une infinie sérénité berce à présent mon coeur qui s’apaise peu à peu. La tempête est passée.

Je suis envahi par une transe étrange et bienveillante, en relation sensible avec la Nature qui m’embrasse et me presse de toutes parts. Je ne peux retenir une larme qui glisse en scintillant le long de ma joue. Une seule larme qui renferme tout l’univers dans son coeur liquide et translucide. Mes doigts engourdis se crispent soudain autour du pommeau de mon épée brisée et la magie accumulée vole irrémédiablement en éclats. Le goût âcre du sang se répand dans ma bouche asséchée et je devine dans le ciel désormais laiteux, l’ombre ailée qui plane en larges cercles concentriques. Elle attend pour m’emporter ailleurs, loin d’ici. Là-bas, je devrai patienter longtemps avant de fouler à nouveau cette terre que j’aime tant.

M

J'ai également lu "le dieu dans l'ombre". Roman captivant.


  
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