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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Samedi 30 janvier 2010 à 17:48:24
HIVER EN PENTE DOUCE


Ils ont quitté les terres du Milieu.
Je suis resté.
Toi non.


Le remords et le désespoir me jetèrent sur des pistes forestières inexplorées. Mes pieds m’ont porté en des lieux inconnus et ensorcelés où de primitives fées m’ont tendrement étreint, insensibles et généreuses. Elles ont doucement promené leurs lèvres mouillées sur mon cou et mes cuisses. Je me suis enivré de leurs humeurs liquides et secrètes. Elles ont étourdi en moi toute velléité de rébellion. Hypnotisé, je devins leur prisonnier indulgent. Elles me couchèrent sur un lit de fleurs multicolores et refermèrent le cercueil de verre. Mon esprit et mon corps furent retirés du cours du temps. Je dormis longtemps. Mes rêves furent peuplés d’êtres sublimes qui soignèrent mes blessures et bercèrent mes peines. Je perdis progressivement le compte des révolutions de l’univers.

Et puis le souffle du Roi-Serpent se fit moins impétueux. Lorsque je me défis de leurs tendres liens, les fées pleurèrent longuement sous les cieux mouchetés d’étoiles nouvelles.

Je découvris bientôt les dimensions rétrécies du monde. Il devient presque gris puisque le nombre de ses couleurs s’est encore réduit. Comment se contenter du bleu et du noir, du vert et du rouge? Les peintres sont orphelins. Comme moi. Personne ne peut les consoler ou comprendre pourquoi ils se sentent mutilés. Le bleu du ciel est toujours trop sombre puisque le soleil ne peut plus s’y trouver.

Je rejette ce nouvel ordre. Je me réfugie de plus en plus souvent sous l’ocre et le roux des feuilles mortes, derrière les choses froides et figées. De l’orgueil de mes terres, il ne reste que quelques tertres ombreux qu’ensevelissent les efforts conjugués du vent du nord et de l’oubli. Même le cycle du temps est modifié. Les lourds régiments de l’hiver se ruent dès que l’été décline. Seul l’équinoxe de printemps préserve l’équilibre entre jour et nuit.

Je me tiens sur une frontière obscure où nul ne peut me voir ni me sentir. Je suis une ombre fugitive qui refuse le présent. Qu’est-ce que le présent si rien ne le précède? Qu’est-ce que le futur puisque le présent est éternel? Je refuse d’oublier ce que je fus. Je refuse de fuir et céder mon empire. Oui. Je suis un des premiers. Le dernier des premiers. Je suis un prince en exil. Mes yeux ont vu des splendeurs que nul mortel ne vit depuis. Mes oreilles ont entendu mille symphonies célestes. Mon épée et mon bouclier ont durement lutté contre les légions vomies des bouches noires. Sur une ligne immense et silencieuse, nous fîmes front sous un ciel tourmenté. Les giboulées ininterrompues de nos flèches empennées de rouge et de noir continrent tout le jour les cruelles cohortes en furie. Puis, lorsque le crépuscule brumeux étendit son voile sur le soleil épuisé, nous fûmes bien vite submergés et mis en déroute. Combien de héros, fiers et invincibles, tombèrent sous les coups redoublés des serviteurs du démon et ne se relevèrent plus? Mon souvenir est flou et obscurci. Je vis leurs ombres se diriger vers l'obscur séjour des morts. Il semble que des légendes soient nées de cette terrible boucherie. Peu m’importe. Les spectres peuplent mes rêves et me content leurs exploits. Si je me réveille en sueur, ils sont tout près de moi, longs et sinistres cortèges de silhouettes lugubres. Ils me prient, me supplient d’être leur confident intime une nuit de plus, une heure de plus, une seconde encore. Ce sont tous mes frères. Mes nobles frères.

Tiré de mon sommeil, je ne peux ensuite retrouver le repos. Dépité, je lève les yeux vers une voûte céleste différente où les étoiles semblent briller un peu plus vivement. Elles ne peuvent être toutes mes ennemies. J’en recherche une. Une seule. C’est une clé pour ouvrir une voie. Un chemin lumineux vers des contrées où mes rêves prendront forme. Deviendront réels. Un temple isolé se dresse sur une colline entourée d’une mer sylvestre où se mêlent les multiples tons de vert des chênes, des hêtres et des ormes. Ceint d’un double péristyle de colonnes corinthiennes, l’édifice est entièrement recouvert de roses trémières, roses et rouges. Depuis l’intérieur, une longue portée de degrés descend vers une crypte secrète où un coffret de bois précieux est posé sur une modeste console de pierre. Sous le couvercle, orné d’une ligne de runes dorées, repose ce qui fut perdu. Trois gemmes somptueuses, trois gouttes de pure lumière enkystée où miroite un feu secret. Mes trésors. Ceux de mes pères. Ces trésors pour lesquels ils ont brisé l’union éternelle. Ces trésors qui les ont précipités vers leur funeste destin. Je fus l’un d’eux. Je suis l’un d’eux. Prince déchu qui ne peut se résoudre à quitter cette forêt où il est né.

Ici, sur ce monde de rouille, l’existence des hommes est devenue très brève. Ils ont oublié. Ils ont tout oublié. Ils ont construit des cités de fer et de poussière où les orques et les trolls eux-mêmes tremblent sous le joug des golem qui posent sur eux leurs yeux vitreux de poissons morts. Nous sommes pour eux juste des illusions, des sujets de contes et de légendes. Ils ne respectent plus les enseignements sculptés sur les pierres suspendues.

Je suis prisonnier de ce monde qui rétrécit de jour en jour. Mes mouvements sont de plus en plus difficiles. Me souvenir d’hier devient horriblement compliqué. Me souvenir de toi requiert un effort immense qui mobilise et met en péril mes dernières forces. Je veux pouvoir me souvenir de ton sourire et de l’or profond de tes cheveux. Une lettre de moins et ton nom devient un fruit défendu. Ils l’ont supprimée pour que je ne puisse te répondre. Comment t’écrire si les mots sont incompréhensibles, ne veulent plus rien dire? Mon propre nom s’en trouve illisible et je me perds entre les reflets infidèles d’un miroir brisé. Comment t’exprimer ce que je ressens s’il ne reste que le désir ou l’indifférence? Une lettre en moins et les sentiments sont dépouillés de l’essentiel. Ils tournent en rond, infirmes et puérils. Pourquoi suis-je donc resté? Ecris-moi pour que j'oublie le temps d'une lecture que toute émotion est entropique.


Je suis un seigneur Elfe. Un prince Noldor.
Pour combien de temps encore ?


M


  
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Réponses à ce message :
Elemmirë  Ecrire à Elemmirë

2010-01-30 21:09:10 

 Comm Maedhros n°72Détails
Presque! Mais au premier paragraphe, "pansèrent".... Raté ^^

Sinon, c'est un très beau texte, fluide, le manque n'apparaît pas, ça coule de source et c'est sacrément joli... "Toute émotion est entropique", tu as le chic pour clore tes textes par des petits bijoux! Clap clap :)

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Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen

2010-01-31 21:47:55 

 Commentaire Maedhros, exercice n°72Détails
Franchement, toutes ces voyelles, c'est très surfait... Quand on voit la facilité avec laquelle tout le monde se passe du a... Et toi, tu as carrément le record longue distance...
C'est un très beau texte poétique et nostalgique, qui loin de ronronner rebondit d'émotion en émotion. Comme Onirian et Maeglin, tu as inclus l'absence de a dans l'histoire, contrairement à Elemmirë et moi: étrange... Les hommes viendraient-ils de Mars?
Il est certain que tu te promènes sur tes terres favorites, et tu n'auras pas cette fois la palme de l'originalité, que je décerne à Elemm'. Mais il y a tant de jolies choses, les fées "insensibles et généreuses", le passage sur les couleurs, sur l'absence d'automne, l'absence de passé, et puis bien sûr, celui sur les Silmarils. Et évidemment "écris-moi" etc... En fait... tout...


Elemm' avait relevé "qui pansèrent" : "soignèrent" irait aussi bien. Il y a aussi "combattu", remplaçable sans effort par " lutté contre".
Une petite répétition : "tombèrent"... "sont tombés", à 3 lignes d'écart.


C'est toujours un bonheur d'embarquer avec toi dans ton Monde. On a beau connaître un peu le voyage, le plaisir est toujours renouvelé, comme ces paysages aimés qui au fil des saisons ne sont jamais les mêmes et pourtant toujours magnifiques.



Narwa Roquen,toujours sensible au charme des Elfes, c'est pas un scoop!
Narwa Roquen,toujours sensible au charme des Elfes, c'est pas un scoop!

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Maedhros  Ecrire à Maedhros

2010-02-01 20:40:48 

 Edition...Détails
... suites aux deux erreurs relevées.

En plus, je me suis permis de rectifier quelques tournures et de compléter une ou deux idées qui m'ont semblé perfectibles.

M

qui s'y croit encore

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Estellanara  Ecrire à Estellanara

2010-02-17 10:06:14 

 Exercice 72 : Maedhros => CommentaireDétails
Curieux titre. Il m’a fallu un moment pour avoir une idée de l’identité du héros. J’ai attendu pour cela les allusions aux silmarils. Mais à la fin du texte, je ne sais toujours pas précisément de qui on parle. Je n’ai pas bien compris ce qui lui arrive ni qui il regrette. Tout cela est très flou. Je n’ai pas saisi non plus le coup des « pierres suspendues ». Quelques concordances de temps m’ont heurtée.
Miraculeusement, ton style ne souffre pas de l’absence de la lettre. C’est bien simple, on ne sent pas l’Absence. « Comment t’exprimer ce que je ressens s’il ne reste que le désir ou l’indifférence? » : bien vu.

Est', presque plus en retard.

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