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De : Maedhros  Ecrire à Maedhros
Date : Samedi 11 avril 2009 à 11:11:25
TRAJECTOIRE PERDUE



Marrante cette façon dont le ciel tangue derrière la fenêtre. Je me sens tout drôle, léger, débarrassé d’un poids. Le dos contre le mur et assis par terre, j’ai l’impression que je ne vais pas tarder à m’envoler. Elle est partie ce matin. C’est fait. Je n’ai pas pu la retenir. Je devrais dire plutôt que je n’ai rien fait pour la retenir. La porte a claqué et elle est sortie de ma vie. Une bouffée de son parfum flotte encore autour de moi, indissociable de sa présence, dessinant son corps évanescent tout contre le mien. Aucun mot n’a été échangé. Seul le bruit de la porte contre le chambranle a retenti comme un coup de canon. Nos attitudes ont été sans compromis. Je ne sais simplement pas en faire et elle est trop fière pour en consentir. Nous étions deux statues se toisant de part et d’autre d’un gouffre infranchissable et sans fond. Je l’aime et elle m’aime mais ce sentiment est maintenant trop profondément enfoui sous des couches d’indifférence stratifiées. Je n’ai jamais été et je ne serai pas celui qui fera le premier pas. Ce n’est pas son genre non plus. Donc cette issue était la seule possible.

La maison est à présent paradoxalement vide et pleine d’échos insolites qui rebondissent contre les murs. Je serais aveugle si je ne voyais pas tous les détails qui me rappellent qu’elle était là. Dans ma tête, la porte n’en finit pas de claquer. Encore et encore. Je suis coincé dans une sorte de boucle mémorielle où elle n’arrête pas de sortir sans aller plus loin que le seuil. Le film de ma vie s’entortille dans la grande machine du temps, le mécanisme s’est enrayé juste à cet endroit. Comme ces vieilles bobines de films super 8 qui bégayaient soudain au beau milieu des vacances en Espagne. Sur le mur pas très blanc, la même image tressautait, tremblante et répétitive, où mon père ne terminait jamais de déployer le parasol familial sur le sable andalou.

La grande pendule me fait face. Elle égrène les silences au rythme du lourd balancier de laiton qui accroche un rayon de soleil clandestin. De gros nuages sombres et boursouflés s’amoncellent au-dessus des toits, accourus de tous les points cardinaux pour se donner rendez-vous de l’autre côté de la vitre. Le bleu du ciel a viré au noir. Elle est partie. L’histoire, notre histoire est finie. Je n’ai rien fait quand le mot « FIN » s’est illuminé comme une évidence. Je me suis entêté à ne pas tenir compte des mille et un messages d’avertissement. Elle non plus. Etait-ce un mauvais choix ou un mauvais scénario? Les enfants ont longtemps constitué le ciment artificiel qui a maintenu l’apparence de notre continuité. Tournés vers eux, nous fermions les yeux sur les fissures qui ont lézardé peu à peu notre édifice. C’était confortable en un sens. Rassurant. Car il existait toujours la possibilité que tout redevienne comme avant. Quand nous étions plus jeunes. Et puis, l’amour n’a jamais été très loin, à portée de main, à portée de coeur. Encore fallait-il le vouloir.

C’est hier qu’elle m’a dit qu’elle partait. Je revois encore son visage au-dessus de l’assiette fumante. Elle a dit ça calmement, sans y prêter plus d’attention que si elle m’avait dit que le prix du pain avait encore augmenté. Je ne crois pas qu’elle ait même levé la tête. Je n’ai pas non plus réagi puisque ces mots, je les avais inconsciemment entendus maintes et maintes fois, les yeux ouverts dans l’obscurité de notre chambre à guetter un sommeil qui ne venait pas. Ils en étaient devenus aussi lisses que les galets caressés par la vague sur la plage. Inoffensifs. Désarmés. J’ai dû hocher la tête, l’assentiment du lâche, tout en me servant quelques feuilles de salade. Etait-ce un mauvais choix ou bien une erreur du scénario? A la dérobée, je l’ai observée et une nostalgie poignante m’a étreint. Comme à chaque fois. Elle était telle que je l’avais rencontrée bien des années auparavant. Pour moi, elle n’a jamais changé, aussi loin que j’interroge mes souvenirs. Le temps n’a pu réussir à altérer la grâce et la fragilité de son être, cette douce magie qu’elle irradiait et qui me réchauffait quand j’étais près d’elle. En son âme brillait une flamme droite et vive qui était mon phare d’Alexandrie quand je voguais en haute mer, très loin des côtes. Elle m’a toujours indiqué le bon chemin pour regagner le port.

Je savais que je l’aimais encore. Je sais que je l’aime encore mais la lassitude qui m’avait envahi m’a empêché de me rebeller contre cette entropie émotionnelle. J’ai simplement noté que la lumière de la cuisine avait changé, différente, plus jaune et plus épaisse. Comme si l’ampoule avait vieilli d’un coup. Prête à s’éteindre. Je n’ai pas dit un mot. Le dîner s’est poursuivi paisiblement, bercé par le journal télévisé et les images de l’exode des réfugiés grecs fuyant devant l’avancée des oriflammes verts. Le rempart extérieur avait cédé pour de bon.

Je sais que certains couples trouvent un exutoire en surjouant leurs crises domestiques. Cris de rage. Pleurs et colère. Nous n’évoluons pas dans ce registre. Je l’ai aidée à débarrasser la table sans chercher à lui demander plus d’explications. Elle partait et c’était son choix. Je n’ai jamais discuté ses choix. Ni elle les miens du reste. Ce n’est pas un vaudeville ou une banale histoire de sexe. Elle ne rejoint pas son amant qui l’attend au bas des escaliers. Elle ne m’aurait jamais fait ça. Elle part parce que cela devient invivable entre nous. L’usure d’une certaine forme de possession. La déchirure d’un tissu trop serré, vous savez, cette façon dont les coutures s’effilochent petit à petit sans que rien ne puisse les récupérer. Nous avons été trop proches, notre union trop fusionnelle, jusqu’à exclure tous les autres de notre cercle d’intimité. Alors nous nous sommes tout simplement asphyxiés, n’ayant plus assez d’air pour deux dans notre univers confiné. Elle a manqué d’oxygène avant moi et elle a donné courageusement le coup de talon pour remonter à la surface. C’était peut-être un jeu codé entre nous, un jeu secret et dangereux. C’était à celui qui jetterait l’éponge le premier. Les règles étaient tacites et connues. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas été étonné quand elle m’a dit qu’elle me quittait. C’était un évènement attendu.

Le téléphone a sonné plus tard dans la soirée. C’était l’état-major. Un test des procédures de sécurité. Ici, au bord de la mer, nous sommes en première ligne. Il y a trois jours, des terroristes ont perpétré un attentat qui a causé la mort de plusieurs dizaines de civils dans la zone piétonne du centre ville. Un immense champignon de poussière a envahi le ciel, enveloppant Notre Dame de La Garde dans un linceul d’obscurité.

Je reste assis à contempler la grande tour qui s’élance en face du port. La plus haute de Méditerranée. L’oeuvre de Zaha Hadid se dessine dans un contre-jour surréaliste. La lumière violente et contrastée de l’orage qui se prépare fait miroiter des reflets changeants sur la carapace de verre. Nul n’aurait imaginé lors de son inauguration qu’elle deviendrait une tour de garde, bardée d’instruments de détections et hérissée d’antennes et de radars à son sommet. C’est là que je travaille. Dans un bureau aménagé au 32ème et avant-dernier étage. J’observe le ciel et j’écoute le murmure des vagues et de ce qui se cache au-dessous. Mes écrans de surveillance recomposent la réalité sur une palette de couleurs peu naturelles.

J’étais là-bas quand ils m’ont appelé. Je n’ai pas décroché tout de suite le téléphone. J’avais un boulot urgent à terminer. Si j’avais posé le stylet, si j’avais répondu à son appel... mais le présent enterre le passé. Quand enfin je suis rentré, elle a ouvert la porte et j’ai lu dans ses yeux que j’avais franchi une limite, violé l’accord tacite. J’ai su qu’elle ne me pardonnerait pas. Pas ça. Il était parti. Mon dernier enfant était parti. Il avait fait comme ses camarades de la classe préparatoire à Thiers. Séduit par les paroles patriotiques des sergents recruteurs, il s’était engagé dans une unité qui partait sur le champ rejoindre le deuxième rempart, quelque part dans les Carpates.

Je n’avais pas deviné ses intentions. Ou plutôt, je n’avais pas cru à l’authenticité de ses convictions. Il était si jeune. Pour moi, il était encore le petit garçon avec lequel je jouais le papa copain. Pour moi, il n’avait pas eu dix-huit ans depuis dix mois. Il n’avait pu devenir un homme si vite. Les jeunes de son âge affluaient en longues files dans les centres de recrutement militaire. Le premier rempart était tombé. Le second devait tenir. Sinon le mascaret allait submerger la forteresse.

Il m’avait laissé un courriel. Quelques lignes d’explication, pleines de fièvre romantique et de lieux communs martiaux sur le devoir et l’honneur. Moi je n’y ai vu que des illusions pour chair à canon et des rêveries d’adolescent. Encore un mauvais choix ou une erreur du scénario? Si j’avais été là un peu plus tôt, j’aurais pu tenter de le détourner de son projet. Elle aurait joint ses forces aux miennes et nous l’aurions fait réfléchir, patienter, fléchir peut-être... Mais elle est restée seule et elle n’a pas réussi. Son échec est mon échec. J’ai bien essayé de le localiser en faisant jouer mes relations. J’ai failli l’intercepter près de Trieste mais il a refusé de me parler sur la ligne sécurisée. Il est parti. Définitivement.

Ma vie glisse inexorablement vers le néant et je regarde les choses et les êtres passer à côté sans émotion. Elles ne me touchent plus. Elle est partie et ce qui était beau et bien en moi m’a été arraché en même temps. Tant mieux car je vais partir aussi aujourd’hui. Trop fier pour courir à la gare. Son train doit probablement déjà croiser Montpellier à l’heure qu’il est. Elle file vers Bordeaux. Je sais pourquoi. Mais elle est libre. Je n’ai jamais considéré qu’elle m’appartenait. Je n’ai qu’un coup de fil à donner et je peux atterrir à Cazaux en moins de deux heures. J’ai un grade suffisamment élevé. Que voilà une pensée incongrue. Même si je le voulais, je ne suis pas en état d’aller bien loin.

Derrière la fenêtre, le ciel tangue de plus en plus au fur et à mesure que mon champ de vision se rétrécit. Je n’ai jamais pris les bons itinéraires et j’ai accumulé les mauvais choix. Tiens, pourquoi le plafond a-t-il disparu? Dans le miroir qui me nargue, je me vois assis, la tête inclinée sur l’épaule, couvert de poussière blanche. Autour ce ne sont que ruines et gravats. Je ne me rappelle pas. Je n’ai pas mal me semble-t-il. Il y a cette grosse tache rouge qui macule ma poitrine et je distingue très bien le sang qui coule de mon nez et de la commissure de mes lèvres. Je ne me souviens de rien.

En fait si, d’une seule chose. Elle est partie ce matin et sans elle, je n’existe pas vraiment.

M


  
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Réponses à ce message :
3 Exercice 58 : Maedhros => Commentaire - Estellanara (Mar 15 sep 2009 à 15:47)
3 Commentaire Maedhros, exercice n°58 - Narwa Roquen (Mer 15 avr 2009 à 23:04)
3 Beau texte - z653z (Dim 12 avr 2009 à 22:40)


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