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De : Narwa Roquen  Ecrire à Narwa Roquen
Date : Mercredi 25 juillet 2007 à 18:13:00
Laura



Les deux jours qui suivirent, je les vécus dans une fièvre obsessionnelle qui me rendait indifférent au reste du monde. La nuit, je lisais, je relisais, j’apprenais par coeur. Le jour, le livre ne quittait pas ma poche et dès que j’étais seul, je m’y replongeais. J’étais en retard à mes rendez-vous, je manquais de concentration, j’avais l’oeil hagard et le verbe laconique, et je m’en moquais éperdument. J’étais sous l’emprise d’une drogue dure qui m’avait totalement asservi : Laura.
Ainsi s’intitulait le livre de Villemagne. C’était un recueil de poèmes, drôles, tristes, passionnés tour à tour, qui commentaient l’histoire d’un amour brisé. Face à la page du titre il avait mis sa photo, celle d’une jeune femme dont les souples boucles blondes entouraient un visage d’une beauté à couper le souffle. Son sourire était sincère et mystérieux, ses yeux bleus tendres et envoûtants. Le nez mutin, le menton fier, le front large... Je ne m’en lassais pas. Elle rayonnait comme un soleil et j’étais en extase, autant devant ce portrait que devant les poèmes qui lui étaient dédiés.

« Laura ! Quand tu dansais, le ciel était en fête...
Insolente et divine, envoûtante clarté
Tu piétinais mon coeur de ton rire effronté
Et moi j’étais béat, éperdu, muet, bête... »

« Elle était ma super-chérie
Mais c’était une supercherie... »

« Sur la toile blanche
Laura met son coeur
Comme une avalanche
De bouquets de fleurs. »

« Attends-moi ! Mais déjà son ombre qui s’éloigne
Me laisse un goût de cendre et le coeur à genoux.
L’éternité-vautour fond sur moi et m’empoigne,
Il ne me reste plus que je – plus jamais nous ! »

Je voguais, bateau ivre, dans un délire de phrases qui n’étaient pas les miennes et que je m’appropriais comme le plus précieux des trésors. Samedi matin, éreinté, je pataugeais dans le brouillard qui s’élevait de ma tasse de café, quand mon regard se posa une fois de plus sur le livre ouvert. Et tout à coup cette image que j’avais regardée mille fois sans la voir, ce champ de blé aux coquelicots dansant dans le vent, si frêles et si joyeux... J’écarquillai les yeux, regardai en bas de la page. « Les coquelicots, toile de L. Belgrand, collection de l’auteur ». Je l’avais vue, je l’avais vue, elle était chez lui, dans son salon... Je me jetai sur le téléphone, que je posai aussitôt. Il était sept heures du matin ; mon enthousiasme puéril risquait de ne pas être apprécié par le Maître. J’irais le voir ce matin, il le fallait absolument. Je rongeai mon frein sous une douche froide qui eut le mérite de me distraire un instant de ma folie littéraire.


Samedi matin, je roulais rue de la République, certes au bord de l’épuisement mais d’autant plus attentif à la circulation et à la vitesse autorisée. J’eus à peine le temps d’apercevoir à trois mètres devant moi, hors d’un passage protégé, une valise rouge et un grand chapeau bleu. Je bloquai mes roues, mais l’impact eut lieu quand même... Le corps de la femme roula sur la chaussée. Je me précipitai en criant. Son chapeau était tombé, découvrant des cheveux blonds mi-longs mêlés de fils d’argent. La valise avait explosé sous le choc, et je fus pris de panique en constatant qu’elle avait projeté sur la poitrine de la blessée le même livre rouge qui m’obsédait depuis trois jours ! Je me mis à trembler comme une feuille en m’agenouillant près du corps immobile. Il n’y avait pas de doute possible.
Des passants s’approchèrent ; un homme appela les secours, un autre s’occupa du flot des voitures, un troisième me prit le bras.
« Tout va bien, monsieur, ce n’est pas votre faute, ne restez pas là.
- Mais elle...
- J’ai tout vu, vous n’y êtes pour rien. »
Tout s’enchaîna dans une brume épaisse. La sirène des pompiers, celle de la police. Essayer de parler, alors qu’à travers ma gorge nouée je peinais à respirer. Se souvenir, rester calme, ne pas pleurer, comment va-t-elle ? Coma. Laura Belgrand. Villemagne. Coma !
Je suivis l’ambulance à l’hôpital. J’appelai Villemagne ; je laissai sur le répondeur un message confus d’émotion, d’excuses et de plaidoirie, en priant qu’il en comprenne le sens.
Une infirmière compatissante me permit d’attendre le résultat des examens. Elle me conduisit au fond d’un long couloir désert ; là, une large baie vitrée donnait sur une chambre qui s’ouvrait à la fois sur le couloir et , de l’autre côté, sur le service de Réanimation. Je m’assis sur le banc, la tête dans les mains. Enfin ils l’installèrent dans le lit. Elle respirait seule mais n’avait pas repris connaissance. Sa valise rouge lui avait sauvé la vie, mais elle était dans le coma, et à son âge... Soixante ? Soixante-cinq ? Je ne m’étais pas posé la question. Comment une icône peut-elle vieillir ? C’était Laura, sa Laura, et je...


A ma grande surprise en début d’après-midi, je vis arriver, guidé par un brancardier de la même origine ethnique, Patrick N’Guyen avec une de ses filles.
« Papa, j’ai mal à l’oreille », insistait la gamine.
« Je sais, Laura, un peu de patience. Je dis bonjour à la dame et on y va. Monsieur Longfellow ? Vous la connaissez ? »
Je me forçai à lui raconter calmement l’accident, et je lui fis part du dernier bulletin de santé.
« C’est terrible », murmura-t-il sans la moindre animosité envers moi. « C’est une femme merveilleuse ! Elle a été ma prof de français au lycée. Je lui dois tout. C’est elle qui m’a donné envie de lire, elle qui m’a appris à m’exprimer clairement, à écrire sans faute, à avoir confiance en moi, elle qui m’a permis d’avoir mon bac, elle qui a changé le cours de ma vie !
- Et votre fille...
- Ma fille aînée porte son nom. C’était la moindre des choses. »
Je l’implorai du regard.
« Vous restez encore un peu ? J’ai appelé un de ses amis proches, je voudrais aller voir dans le hall s’il est arrivé.
- Allez-y, je vous attends. »
Le hall était bondé. Une équipe d’Empire Télévision criait au scandale, parce que le Ministre de l’Information les avait autorisés à voir Laura Belgrand, le célèbre peintre, et que l’hôtesse les avait fait immobiliser par la Sécurité en attendant l’avis du Chef de service de Traumatologie.
A l’entrée, un homme en robe de chambre rouge, poussé dans une chaise roulante par un infirmier du SAMU, hurlait comme un dément « Mais je vous dit que j’ai une côte fêlée, pas un infarctus ! Je sais ce que je dis ! Je veux aller à la clinique des Peupliers, je n’ai rien à faire ici ! Tout ça c’est la faute de l’autre conne, avec sa piscine de merde, et vous me faites tous .... »
L’infirmier déposa le dossier à l’accueil et poussa le fauteuil contre un mur, sans faire cas des vociférations de l’impatient.
Je cherchai Villemagne des yeux. Il n’était pas encore arrivé. Je repris l’ascenseur, terrifié à l’idée qu’il ait pu se passer quelque chose pendant ma brève absence. N’Guyen se tenait raide devant la fenêtre, la petite jouait à une invisible marelle, Laura n’avait pas bougé. La porte battante qui portait l’inscription « Soins Intensifs – Défense d’entrer » s’ouvrit à la volée sous la brusque poussée de l’homme à la robe de chambre rouge, en qui je reconnus, livide et éperdu, Edouard de Lignon, chez qui l’angoisse avait remplacé la colère, mais qui ne s’était pas calmé pour autant. A grands pas, sans nous jeter un regard, il vint coller son nez à la vitre. L’émotion le fit chanceler ; il ne chercha même pas à entrer dans la chambre. Il accrocha ses doigts au rebord de la fenêtre, crispant ses phalanges, murmurant pour lui seul « Laura... Laura... »
Je toussotai. Il me toisa, haussa un sourcil en reconnaissant mon visage.
« Qu’est-ce que vous foutez là, vous ?
- Je... c’est à dire que je... »
Je redoutais son courroux mais confesser ma faute me soulageait de mes remords.
« C’était un accident. Ma voiture l’a renversée. Elle s’est jetée sous...
- Vous l’avez renversée ? Elle ? »
Il marcha sur moi, les yeux exorbités de fureur, je reculai, les mains devant moi, en bafouillant que non, que je, que si... Son poing droit se leva, je fermai les yeux, acceptant la sentence et le châtiment. Mais le coup ne vint pas. N’Guyen avait bloqué son bras derrière son dos, et immobilisé par une clef douloureuse, de Lignon protestait sans trop oser se débattre.
« Soyez raisonnable, monsieur, puisqu’il vous dit qu’il n’y est pour rien !
- Et j’espère que c’est vrai, car sinon... »
Villemagne était là, fier, drapé dans sa douleur, digne malgré ses yeux rougis. Il passa devant nous comme devant un mobilier quelconque, ouvrit la porte de la chambre sans une hésitation, et s’agenouilla au chevet de Laura. Nous échangeâmes un regard où se mêlaient surprise, timidité et admiration, puis, l’un après l’autre nous entrâmes à sa suite. Il se pencha vers le front pâle, qu’il caressa du bout des doigts.
« Laura... Mon amour... Comment est-ce ... »
De Lignon, debout derrière lui, avait pris la main de Laura. N’Guyen et sa fille étaient passés de l’autre côté, et se tenaient à distance respectueuse. Quant à moi, à la fois fasciné et mort de peur, je me tenais au pied du lit.
Villemagne se redressa.
« Vous êtes... ?
Son regard n’aurait pas toléré une absence de réponse.
« De Lignon, un... ami.
- Patrick N’Guyen, j’étais son élève à Charlemagne. »
De Lignon avait retrouvé sa morgue.
« Vous, je suppose que vous êtes le poète ! C’est à cause de vous si elle est partie, à cause de vous si... »
La colère montait dans sa voix comme un torrent en crue.
« Chut ! Taisez-vous ! Elle ne veut pas de disputes ! »
Nos quatre paires d’yeux se braquèrent sur l’enfant, qui avait pris la main de la femme dans les siennes.
« Elle me parle. Elle est contente que vous soyez là. Si vous vous taisez... elle a des choses à vous dire. »
Les yeux de la petite fille étaient étrangement fixes, son visage empreint d’une majesté impressionnante, et sa voix tellement sûre d’elle que nous restâmes éberlués à l’écouter.
« Vous d’abord », dit-elle en s’adressant à moi. « Elle s’excuse de ne pas avoir fait attention en traversant. Elle espère que vous n’aurez pas d’ennuis. Papa... elle te dit qu’elle est contente de t’entendre, qu’elle non plus ne t’a pas oublié. Elle espère que tu ne courbes pas l’échine et que tu apprends ça à tes enfants.
Kevin... Qui c’est, Kevin ? »
De Lignon leva une main hésitante comme un petit garçon à l’école primaire.
« Elle est heureuse de savoir que vous allez bien. Elle s’excuse de ne pas avoir donné de nouvelles, mais elle pensait que c’était mieux comme ça. Vous étiez tellement jeune, elle pensait que vous vous consoleriez rapidement...
- J’aurais tout donné pour elle, tout quitté », murmura amèrement de Lignon.
« Séraphin... Ah mon cher Séraphin... »
La voix de l’enfant avait changé, comme si la femme parlait maintenant à travers elle.
« Je suis partie parce que je me mourais à t’attendre ; tu étais au sommet de ta gloire et tu avais déjà eu trois enfants...Je suis partie aux Amériques, j’ai eu du succès, j’ai épousé un homme riche avec qui je me suis ennuyée, mais qui a eu la délicatesse de me laisser vivre à ma guise... Il est mort l’an passé. J’ai rêvé de toi si souvent, pendant toutes ces années... Et puis la semaine dernière, dans une librairie francophone, j’ai trouvé ton recueil de poèmes, tu sais, le livre rouge... J’ai été bouleversée ! J’ai réglé toutes mes affaires, j’ai pris l’avion, et je venais te voir quand... Tu vois, c’était écrit, encore une fois je vais partir sans toi...
- Non, Laura, non, je ne te laisserai pas partir... »
Villemagne ne retenait plus ses larmes. De Lignon l’écarta brutalement.
« Tu ne partiras pas, Laura. Pas aujourd’hui, je te le promets. Ne proteste pas ! Je n’ai plus vingt ans, et je sais exactement ce que j’ai à faire. »
Il se concentra en fermant les yeux, et mit les paumes de ses mains face à face. Des filaments de lumière bleue se tendirent entre ses mains, vibrant d’une énergie intense. Villemagne et moi reculâmes d’un pas, tandis que N’Guyen souriait.
« Vous êtes énergarche ! »
De Lignon ouvrit les yeux.
« Evidemment ! Comment croyez-vous que j’aurais pu faire fortune si vite ? A quatorze ans j’ai quitté des parents ouvriers et alcooliques. Je m’appelais Lirignon, à l’époque, Kevin Lirignon, vous vous rendez compte ? Je n’avais pour moi que ma rage et ma soif de revanche, tout ce qu’il fallait pour devenir délinquant. Par chance, j’ai découvert ce don, et je l’ai développé. Après toute sorte de petits boulots, à dix-huit ans j’étais vendeur ; à vingt-deux ans, chef des ventes; à vingt-quatre, directeur commercial ; deux ans plus tard je montais ma première entreprise... C’était facile ! Je travaillais vingt heures par jour, sans fatigue ; je prenais l’énergie où je voulais, de préférence chez mes rivaux... Il faut bien que ce don serve enfin à quelque chose d’utile ! Vous lui direz, n’est-ce pas, qu’elle est ma légataire universelle. Longfellow, je compte sur vous pour prendre soin du patrimoine afin qu’elle ne manque de rien, parce que je la connais, elle va vouloir défendre de nobles causes... Monsieur... N’Guyen, c’est ça ? Je suppose que vous allez lui en trouver, vous, des causes perdues... Je m’en fiche. Mais jurez-moi de la protéger, physiquement, qu’il ne lui arrive rien, nous vivons dans un monde de loups...
- Mais », l’interrompit Villemagne, «vous n’allez tout de même pas...
- Donner ma vie pour elle ? Mais bien sûr que si ! Vous ne le feriez pas, si vous pouviez le faire ? Non, n’essayez même pas, elle vous aime encore, elle vous a toujours aimé... Maintenant j’ai une chance qu’elle pense à moi de temps en temps... Mais je vous conseille de la rendre heureuse, très heureuse, sinon je vous jure que je trouverai un moyen de vous le faire payer au centuple ! »
Nous le regardions, complètement hypnotisés. Il ferma à nouveau les yeux, posa ses mains de chaque côté de la tête de Laura, et resta immobile. C’était terrible et magnifique à la fois. Petit à petit il se voûtait, crispant son visage sous l’effort, tandis que la respiration de Laura devenait plus légère, que ses paupières frémissaient, que sa main droite sursautait. Il se laissa lentement glisser à terre, la tête près d’elle, sur le lit, et ne bougea plus. Dans un dernier tressaillement, il grommela :
« Dites-leur que je suis mort d’un infarctus. Ca leur fera plaisir... à ces cons... »
Avec le sourire d’une petite fille qui s’éveille après une bonne nuit de sommeil, Laura ouvrit les yeux.
« Oh... »murmura-t-elle, comme si c’était le matin de Noël.
Et nous, nous étions là autour d’elle, béats, éperdus, muets, bêtes...


Narwa Roquen


  
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